LE CADET DE MES SOUCIS
Autobiographie


A mon frère...

Merci à Jean-Claude Soulery et Denis Gelas.


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Il était vingt-deux heures trente, ce treize juillet mille neuf cent quatre-vingt trois. Une chaude soirée d'été du sud-ouest de la France.
Le film diffusé par l'une de nos trois chaînes de télévision venait de s'achever. Ma mère et moi avions décidé d'aller nous installer sur la terrasse pour jouer au rami.
Auparavant, vers vingt heures quarante-cinq, comme chaque soir d'été, mon père était parti jouer au tarot avec ses amis, au Café de la Halle. Un quart d'heure plus tard, mon frère quittait la maison à son tour. Lui, quotidiennement se rendait place du Jeu de Mail, à côté de la caserne des pompiers pour jouer à la pétanque. Il m'arrivait de l'y emmener en voiture et d'aller le rechercher entre vingt-trois heures et minuit. Mais ce soir-là, Pascal prit son vélo qui venait d'être réparé par un petit artisan chez lequel nous allions souvent. La selle était neuve, les freins contrôlés.
Joueur sérieux et régulier, Pascal allait s'entraîner pour le concours du lendemain. Il participait à tous les concours des environs et parvenait toujours à se classer parmi les meilleurs. Dans la ville où nous habitions, il était l'un des tous meilleurs joueurs licenciés.
Il était prévu que mon frère rejoigne notre père vers vingt-deux heures trente devant le Café de la Paix. Ensemble, ils devaient affronter, boules en mains, une autre doublette dans le cadre du concours familiale. Le Café de la Paix était situé sur le bord des allées. Celles-ci, bordées de platanes, s'étendaient sur près d'un kilomètre, de la place du foirail au tribunal.
Nous habitions à Lavaur depuis l'été mille neuf cent soixante dix-neuf.
Située dans la partie sud-ouest du département du Tarn, à trente-six kilomètres de Toulouse, Lavaur, cité occitane typique, constitue le point de jonction entre les départements du Tarn et de Haute-Garonne. Bâtie sur la rive gauche de l'Agout, la cité au passé glorieux offre de nombreux chefs d'œuvres : sa cathédrale, ses ponts, ses jardins. Point de passage obligé de tous touristes qui sillonnent l'Occitanie, Lavaur montre la cathédrale Saint Alain qui renferme dans son clocher un automate qui depuis mille cinq cent vingt-trois égrène les heures graves ou joyeuses de la cité.
Auparavant, nous résidions à Palaiseau, dans la région parisienne.
Par une belle coïncidence mon père trouva du travail à Lavaur, ville que nous connaissions bien pour y passer un mois de vacances d'été, chaque année, depuis toujours. Ma grand'mère maternelle nous y accueillait avec grand plaisir dans son petit appartement. Nous passions également des après-midi entiers dans le jardin de mon arrière grand'mère.
Cet été de mille neuf-cent soixante-dix-neuf d'apparence banal devait prendre une ampleur exceptionnelle dans la vie de tous les membres de notre famille. Comme toujours, mon père nous avait amené en vacances à Lavaur et était reparti en fin de week-end. Il nous rejoindrait en août et nous partirions ensemble en Vendée. Des vacances bien réglées d'une année sur l'autre. Mais avant que juillet ne s'achève, mon père téléphona à ma grand'mère sur son lieu de travail. L'appartement de ma grand'mère n'était pas encore doté du téléphone à cette époque. Elle, Mamie Marcelle, travaillait dans un institut pour personnes handicapées. Elle y était veilleuse de nuit, puis aide soignante, ayant obtenu son diplôme à cinquante ans passés. Jeune, il m'est arrivé d'aller passer des nuits avec elle "En Dûmes". Je l'admirais de veiller pour réconforter ses gens "différents". Je m'entendais bien également avec ses collègues de travail.
Mon père venait de lire une petite annonce : l'Imprimerie Artistique de Lavaur (SIA) recherchait un conducteur Offset. Mon père travaillait dans l'imprimerie depuis l'âge de quinze ans. Il avait commencé au bas de l'échelle et était devenu quelques années plus tôt conducteur Offset sur une machine quatre couleurs. Le procédé Offset consiste à déposer sur le papier, au travers de plaques métalliques, un mélange d'encre et d'eau. Ma mère fut chargée d'aller proposer la candidature et de se renseigner plus avant sur l'emploi à pourvoir. L'imprimerie venait d'acquérir une machine de marque allemande que personne sur place n'était capable de faire fonctionner correctement. Il fut décidé que mon père ferait un essai durant son mois de congés. Bye-bye la Vendée... Les essais furent concluants, il fut embauché début septembre. Son ancien employeur lui facilita le départ, après vingt-cinq années de collaboration, il le licencia. Mon père partit ainsi avec un petit pécule.
En mille neuf-cent soixante-dix-neuf, nous ne sommes jamais revenus de vacances, perdant de vue tous nos amis. Nous cherchâmes les écoles pouvant nous accueillir quinze jours plus tard. Pour moi, qui devait rentrer en première année d'un BEP commerce, nous trouvâmes finalement une place au Lycée Professionnel Borde Basse à Castres.
A Palaiseau, j'étais inscrit au Lycée Villegénisse où j'aurais du me rendre chaque matin en mobylette. Mais à présent, plus question de mobylette, c'était l'internat. Depuis notre plus jeune âge, nos parents nous menaçaient lorsque nous leur présentions de mauvais bulletins : "Si ça continue, l'an prochain, ce sera la pension !". Le pensionnat était gravé dans mon esprit comme la punition suprême. Finalement, ce ne fut pas si terrible que cela. Je me suis très vite habitué à mon nouveau mode de vie.
Pascal, mon frère cadet, avait été inscrit au collège des Clauzades à Lavaur. Pour lui, pas de pensionnat dans l'immédiat.
Notre déménagement de Palaiseau fut organisé par mon oncle Robert, ma tante Yvonne et nos voisins d'alors. Seul, mon père remonta dans l'Essonne et revint avec tous nos meubles et objets. Tout ceci fut entreposé et stocké, dans une vieille ferme, au sortir de la ville. Je devais, pour un temps, dire adieu à mes livres, disques et cassettes.
Pendant un an et demi nous demeurâmes tous dans les trois pièces de ma grand'mère. Je n'y étais que le week-end. Grâce à ses indemnité de départ mon père pu envisager la construction d'une maison. Il trouva un terrain sur la route de Toulouse et la première pierre fut posée. Je pu choisir la tapisserie de ma chambre. Un papier aquarelle dans les tons marrons, verts, bleus et ocres. Le motif représentait des bateaux perdus dans le brouillard, entre les rochers. C'était la première fois qu'un autre que mon père allait poser de la tapisserie chez nous; c'était inclus dans le prix de la maison. C'était également la première fois que j'allais avoir ma propre chambre. Dans notre nouvelle maison, même mon frère aîné, Philippe, resté à Fontainebleau, avait sa chambre.
Depuis mille neuf-cent soixante-quatre, année de ma naissance, je n'avais connu que la vie en appartement : Porte d'Orléans pour mes premiers mois, dans une cité de dix HLM de quatre étages à Palaiseau, au premier des trois étages de l'immeuble où logeait ma grand'mère à Lavaur. Je fus le premier à emménager, un jour de décembre, une semaine avant le reste de la famille. Je n'ai pas dormi cette première nuit, préférant ouvrir frénétiquement les cartons contenant mes affaires que je n'avais pu tenir en main depuis près de deux ans. Je me souviens avoir écouté, un à un, tous mes disques.
Un jardin entourait notre maison, derrière pour le potager, devant pour les parterres de fleurs. Nous envisagions d'aplanir le terrain sur un côté de la maison afin de pouvoir y pratiquer la pétanque. Mon père, né à Paris le premier janvier mille neuf-cent trente-neuf et Pascal, né à Fontenay-aux-Roses en mille neuf-cent soixante-six, tous deux licenciés à la pétanque du Pont Saint-Roch de Lavaur défendaient cette idée avec ferveur. Nous parlâmes aussi d'un petit terrain de tennis, d'un bassin pour y accueillir des poissons. Plus tard, le potager empiéta sur la moitié de cette surface et les parterres fleuris sur l'autre moitié.
Tout allait donc pour le mieux. Nous coulions une vie heureuse dans notre maison individuelle. Une vie bien moins mouvementée que celle que nous avions connue à Paris.
Je réussissais mes examens : BEP commerce avec mention anglais et CAP employé de bureau. Puis ce fut le chômage, comme pour tant d'autres jeunes. Aucune possibilité pour moi de trouver un emploi dans ma branche, ni même de me perfectionner; les stages étant réservés aux sans diplômes... Les diplômes ne servent plus à rien. C'est sans cesse la priorité aux plus forts, aux plus faibles. Sans soucis pour les autres, les moyens, les plus nombreux. J'aurais pu aller jusqu'au BAC. J'en avais les possibilités et les professeurs avaient donné leur accord pour mon passage en seconde. Mais je voulais en finir avec l'école. J'avais le sentiment de m'y ennuyer, de tourner en rond. Autant en sortir au plus vite et voir comment c'était dehors. Scolarisé à Palaiseau, j'aurais été placé en fin de site. C'était la règle. Ainsi, Philippe, ayant préparé un BEP électromécanique fut placé chez un artisan en sortant de l'école. Certes, ce n'était pas une place en or mais elle lui offrait sa fameuse première expérience professionnelle. J'envoyas des tas de curriculum vitæ, reçus des tonnes de réponses négatives. Je décrocha quelques emplois de représentant qui me coûteront plus qu'ils ne me rapportèrent.
Ce treize juillet mille neuf-cent quatre-vingt-trois, le travail m'attendait. J'avais quatre rendez-vous. je devais faire démonstration d'un appareil unique au monde, tant par son originalité que par son prix. VAPORELLA, un appareil permettant de tout nettoyer à la vapeur, un objet inédit à l'époque. En fait, une cocotte minute munie d'un manche d'aspirateur, le tout d'un orange du plus mauvais goût. Après démonstration, personne ne pouvait nier les résultats stupéfiants de cet engin. Mais lorsque venait le moment de parler prix tous mes espoirs s'effondraient : mille sept-cent quatre-vingt-quinze francs. Mon patron m'avait dit : "Dans ta démonstration n'oublie jamais de passer un coup sur le plafond. Nettoie toute une ligne sur la longueur de la pièce". Il voulait pousser les gens à acheter l'appareil pour terminer le nettoyage de leur plafond. Ce stratagème n'a jamais fonctionné. Je me suis même vu devoir finir le nettoyage d'une pièce pour pouvoir quitter entier un rendez-vous.
Ma journée commença à quatorze heures : Meyer, Molinès, Bellocq, Rouquette... A dix-sept heures trente j'étais à la maison sans une commande en poche. Je n'ai pas conservé longtemps cet emploi, comme d'autres d'ailleurs. Je vendis aussi des surgelés aux particuliers, des articles funéraires et des bombes auto-défense aux professionnels, des aliments pour animaux aux fermiers.
Si j'avais su que ce treize juillet notre bonheur allait s'anéantir d'un coup, je n'aurais guère prêté attention à ces quatre démonstrations stériles.


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Comme d'habitude, c'est maman qui effectuait le premier tour de donne pour me laisser le temps de prendre papier et crayon pour inscrire le score.
J'emportais la première donne, sans grande difficulté. J'avais eu du jeu.
La table en bois, fabrication maison, autour de laquelle nous étions installés était posée sous l'une des deux lumières de la terrasse, juste devant la fenêtre de ma chambre dont fenêtres et volets étaient ouverts nous permettant d'écouter une cassette que j'avais glissée dans ma chaîne stéréo.
Ma mère commençait à donner pour la seconde fois lorsque la sonnerie du téléphone se fit entendre.
Qui pouvait bien nous déranger si tard ? Il arrivait parfois que mes patrons successifs me joignent en soirée pour le rapport de la journée. Ils étaient sûrs de me trouver chez moi ? Mais si tard, ce n'était pas commun.
Il était vingt-deux heures trente.
Je décrocha le combiné du téléphone installé par mon frère aîné dans ma chambre. Travaillant à France Telecom depuis quelques années, il avait installé plusieurs prises et plusieurs postes dans la maison. C'était avant l'éclosion des téléphones sans fil puis des portables.
Je mis très peu de temps pour décrocher puisque le téléphone ne se manifesta pas plus de quatre fois. J'entendis une voix féminine que je ne connaissais pas. Elle prononça les formules de politesse d'usage. Me saluât. Elle me prit pour mon père. Je ne la démentait pas. Après tout, je m'appelais également monsieur Dehon. Son discours fut des plus brefs.
- Votre fils vient d'avoir un accrochage devant chez moi.
Il s'agissait en fait de mon frère, Pascal. Je gardait tout mon calme; un accrochage n'est pas un accident. Posément, je lui demanda de m'indiquer le lieu de l'accrochage.
- Route de Gaillac, avenue Gabriel Péri, en face de la S.I.V.A. Vous voyez ?
Je voyais très bien, même si j'ignorais ce que Pascal avait bien pu aller faire dans cette partie de la ville.
L'avenue Gabriel Péri est une des trois grandes artères quittant la ville, en direction d'Albi via Gaillac. Les deux autres étaient la route de Toulouse, au bord de laquelle nous habitions et la route de Castres. Trois autres routes quittaient la ville. L'une vers Saint-Sulpice et le Tarn-et-Garonne, l'autre vers Labastide Saint-Georges et la campagne tarnaise, la troisième vers Belcastel et la campagne haute-garonnaise.
Maman était dans tous ses états. Je ne savais que faire ou dire pour la rassurer. Nous laissions-là le jeu de cartes, passâmes le portail pour nous retrouver dans ma Renault Dix mise en circulation en mille neuf-cent soixante-six, l'année de naissance de Pascal. Je l'avais acheté trois mille francs à un voisin. Pour cela, j'avais vidé mon carnet de Caisse d'Épargne sur lesquelles étaient engrangées les économies de tous les Noëls et anniversaires de ma jeunesse.
J'avais passé sa laisse à Twist, notre chien vendéen. A peine avions-nous emménagé aux Ifs que Titus, notre vieux teckel noir, s'était fait écrasé au bout du chemin par une voiture allant vers Toulouse. Je me souviens avoir été le rechercher, l'avoir transporté jusqu'à la maison dans un sac poubelle bleu et avoir creusé le trou au fond du jardin où nous l'enterrâmes à l'endroit où pousseront ensuite de splendides lavandes. Twist nous avait été offert par mon oncle Robert, de Vendée. L'année suivante, durant nos vacances d'été, nous connûmes les anciens propriétaires de Twist, et pûmes voir sa mère. Twist partageait ma chambre et mon lit.
J'eus vite pris la situation en main. Je déposa maman au Café de la Halle pour qu'elle y prévienne mon père et partis vers le lieu de l'accrochage, à un peu plus d'un kilomètre de là. Les gyrophares des ambulances du SAMU, des camions de pompier et des estafettes bleues de la gendarmerie m'en indiquèrent l'endroit exact.
Je stoppa la voiture sans me soucier des règles du bon stationnement et ouvris la portière. Twist en profita pour m'échapper et alla rejoindre les badauds amassés sur le trottoir. Je pus, au terme d'une petite course, le rattraper et l'enfermer dans la voiture. J'avança vers l'attroupement. Un jeune gendarme du genre "circulez, y'a rien à voir!" me repoussa sans que j'ai eu le temps de m'exprimer.
Ce ne fut qu'à vingt-deux heures trente, lorsque mes parents arrivèrent à leur tour, que nous pûmes nous approcher.
Mon père tenta de se renseigner et le gendarme s'excusa de n'avoir pas fait le rapprochement entre Pascal, accidenté, et sa famille. Les médecins et pompiers s'activaient autour de mon frère, étendu sur le sol, la tête près du trottoir. Impossible de ne pas remarquer la mare de sang dans laquelle baignait sa tête. Déjà une civière était posée à ses côtés.
Pascal était déjà sous perfusions. Les pompiers avaient été prévenus avant nous et étaient arrivés très vite, la caserne n'étant qu'à deux cents mètres environ.
Il n'était pas possible de savoir ce qui s'était passé. Nous ne pûmes même pas apprendre s'il avait été renversé par un camion, une voiture, une moto ou s'il était tombé tout seul. Nous n'étions sûrs que d'une chose, Pascal était couché sur le bitume, apparemment inconscient.
Papa décida que notre présence à tous n'était pas indispensable; il voulait aussi protéger ma mère de ces visions d'horreurs. Je la raccompagnas donc à la maison. Nous avions l'attention rivé au téléphone. Il était entendu que mon père appellerait au moindre changement de situation.
A vingt-trois heures, le téléphone se fit entendre. Quand on attend dix minutes auprès d'un téléphone qui ne sonne pas, quand toutes les deux minutes on vérifie si le combiné est bien reposé sur son socle, le temps paraît long. Tout tourne dans la tête et l'on en vient à s'imaginer des tas de choses. Bien entendu, nous n'avions pas repris notre partie de rami.
Pascal était maintenant dans la camionnette des pompiers de la ville. Il devait être transporté à l'hôpital d'un instant à l'autre. Papa me demanda de me rendre chez ma grand'mère, à la pré-retraite depuis peu, et de prendre beaucoup de précautions pour la mettre au courant de ce qui se passait.
Mamie Marcelle habitait à un peu plus d'un kilomètre de chez nous, au premier étage d'un bâtiment.
Je connaissais très bien cette cité de douze immeubles pour y avoir habité à notre arrivée dans le sud-ouest mais aussi pour en avoir été le gardien pendant un mois de vacances. J'avais remplacé monsieur Gil. Mon travail ne nécessité aucune faculté particulière. Il me fallait vider les poubelles, répondre au téléphone et arroser les pelouses. Je m'en étais bien sorti même si cela avait été très dur, notamment à cause des odeurs au moment de sortir les poubelles. Je passais mon temps à désinfecter et désodoriser les locaux dans lesquels se déversaient les vides-ordures.
Ma grand'mère habitait au bâtiment quatre. Elle vivait séparée de son mari, mon grand-père, que je n'ai jamais connu. Elle occupait donc seule cet appartement au balcon toujours fleuri. Elle avait de nombreuses amies et n'était pas souvent seule. Nous la voyions aussi beaucoup.
Je stoppais donc ma voiture au pied de son immeuble quand je fus surpris de voir qu'au bout de la rue tous les projecteurs du stade municipal étaient allumés. Entre mon père qui était arbitre de rugby et mon frère licencié au football club de la ville, nous étions toujours au fait des manifestations sportives. Ce ne pouvait être non plus pour les préparatifs du feu d'artifice car il n'y en avait pas pour le quatorze juillet. A Lavaur, des fêtes générales étaient organisées autour du premier week-end de septembre. Traditionnellement, un feu d'artifice clôturait ces fêtes. A cette époque, il était tiré au stade municipal et nous le regardions soit depuis le balcon de l'appartement qu'occupait ma grand'mère, soit depuis le bout de la rue qui se terminait en impasse sur un grillage entourant le stade.
Mais je ne fus pas surpris lorsque les gyrophares pénétrèrent sur la pelouse. Il était en effet de coutume d'amener les blessés devant être évacués vers Toulouse par hélicoptère cette enceinte permettant l'atterrissage de l'engin. Certains matches avaient déjà du être interrompus pour permettre une évacuation d'urgence. L'hélicoptère viendrait chercher le blessé pour le transporter, selon le jour, vers l'un des deux grands centres hospitaliers toulousains : Rangueil ou Purpan.
Était-ce Pascal ?
Était-ce si grave ?
Cette vision des pompiers sur le stade me perturba et mille idées me trottaient dans la tête alors que je grimpais les escaliers qui me menaient chez ma grand'mère.
Je frappa, j'entra sans attendre une quelconque invitation. Oubliant les conseils de mon père, sans mot dire, je pris la direction du balcon. Le store était baissé, rien que de plus normal à vingt-trois heures dix. C'est une fois sur le balcon et les yeux tournés vers la pelouse que je pris conscience de la réalité : Pascal était sur le stade, en partance pour Toulouse.
Mamie était assise devant la table de la salle à manger. Elle venait d'éteindre le téléviseur. Elle tricotait. Surprise de ma démarche muette, elle finit par me questionner :
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
Et là, ce fut sans prendre de gant que je lui annonça l'objet de cette visite tardive. Mamie décida d'aller prévenir maman de l'arrivée de l'ambulance sur le stade. Elle ferma hâtivement volets et fenêtres et quitta le Pigné au volant de sa Fiat cent vingt-sept blanche tandis que je décidais de prendre la direction du stade.
Papa avait téléphoné à maman pour l'avertir. Aussi se tenait-elle prête à prendre la route pour Toulouse. Elle avait regroupé dans un sac les affaires de Pascal : pyjamas, nécessaire de toilette, etc...
Je stoppais ma voiture aux abords du stade. Il y avait un monde fou, les lumières avaient attiré les limitrophes des terrains de sport qui veillaient en cette chaude soirée d'été. Au total, Pascal attirait ce soir-là plus de monde que lorsqu'il disputait un match avec son équipe sur cette même pelouse.
Même les tribunes étaient fournies. Il me fallu un moment avant de pouvoir accéder au gazon. Il était environ vingt-trois heures vingt lorsqu'un bruit nous fit lever les yeux au ciel : l'hélicoptère. Celui-ci apparut, se détachant soudain du noir. Il fit deux tours de stade et put ainsi se poser au plus près du camion de réanimation. Mais Pascal n'allait pas forcément s'envoler vers Toulouse. Tout allait dépendre de son état de santé; certains maux empêchent les transports héliportés.
- Si nous le prenons, ce sera bon signe, avait dit à mon père un urgentiste descendu du ciel.
Avant toutes décisions, il fallait tester les réflexes de mon frère, l'entuber, prévoir les perfusions nécessaires pour le voyage. L'hélicoptère était bien aménagé. J'en restât bouche-bée. Tout à bord avait été calculé. Il n'y avait aucun espace inutilisé. On n'y aurait pas embarqué plus que le brancard et le personnel soignant. Il y avait des machines de toutes sortes, des voyants clignotaient.
Finalement, Pascal fut transportable, son cœur de sportif battait pour lui.
- Ce n'est pas si grave que cela en à l'air, nous rassura un des toubibs.
Entre temps, Mamie était arrivée au stade. J'avais été chercher maman. Elle avait préféré rester à la maison et ne pas venir avec sa mère. Elle accepta finalement de m'y suivre. Rien ne lui servait d'attendre aux Ifs alors que tout se jouait sur le stade, à quelques centaines de mètres de là, à vol d'oiseau.
Les médecins gonflèrent un pneumatique autour du corps de Pascal afin de totalement l'immobiliser durant le trajet.
A vingt-trois heures quarante-cinq, papa me demanda d'aller à la maison afin de téléphoner en Vendée, à sa sœur, tata Yvonne.
Très peu de temps après notre déménagement improvisé pour Lavaur, la famille Person, Yvonne et Robert, quitta Versailles pour Saint Urbain, petit village vendéen près de Beauvoir-sur-Mer et de l'Île de Noirmoutier. Nous étions très liés avec les Person. Mon oncle était mécanicien gendarme. Cela lui valu de promener sa famille au fil de ses nombreux déménagements pour changement d'affectation. Ils connurent ainsi la Loire, l'Allemagne ou encore la Nouvelle Calédonie. Nous passions tous nos week-ends les uns chez les autres lorsqu'ils résidaient à Versailles et nous à Palaiseau. La caserne dans laquelle travaillait alors mon oncle était située dans les anciennes écuries du château de Versailles, rue d'Anjou. Des bâtisses vétustes aux hauts plafonds cernant deux cours pavées. Quatre familles vivaient où il y avait de la place pour en loger trente. Nous disposions d'étages entiers pour nos jeux. Nous nous étions, mes frères, ma cousine, mes deux cousins et moi aménagés des salons pour écouter de la musique, monter nos petites pièces de théâtre, chanter à tue-tête, bref, pour vivre la vie insouciante de gamins d'une douzaine d'années.
A presque minuit, nous n'avions pas réfléchi qu'ils pourraient dormir. C'était le cas. Mais à Lavaur nous n'avions vraiment plus aucune notion du temps qui passe. Nos montres s'étaient arrêtées lorsque le téléphone avait sonné pour nous annoncer l'accident que je devais désormais apprendre aux vendéens.
Alors que sur le téléphone de ma chambre je composais le numéro, indicatif 51, la Vendée, j'entendis l'hélicoptère passer au-dessus de la maison... Salut Pascal !
C'est tata qui décrocha. Alors que je venais de lui dire ce qui me faisait appeler si tard, elle m'inondait de questions. Elle voulait en savoir davantage, le comment et le pourquoi. Mais je n'en savais pas plus.
Était-il tombé ?
Avait-il été renversé ?
Il nous faudrait attendre le lendemain matin pour le savoir précisément.
Je vis les phares de la voiture de papa au bout du chemin. Les volets et fenêtres de ma chambre étaient restés grands ouverts.
- Écoute, tata, ne quitte pas. Papa arrive, il t'en dira sûrement plus que moi.
Que pouvait-il ajouter ?
Il prit le combiné depuis la terrasse, accoudé au rebord de la fenêtre de ma chambre. Pascal était parti pour le centre hospitalier de Toulouse Purpan. Il avait l'air inconscient, comme dans le coma. Il ne réagissait à rien. Mes parents n'avaient pas reçu l'autorisation de se rendre à Purpan.
- Qu'iriez-vous y faire ? leur avait dit un médecin. Passer la nuit dans une salle d'attente. Vous n'en sauriez pas davantage qu'en restant chez vous.
Sur ces mots il leur donna un numéro de téléphone à appeler toutes les heures. Il faudrait demander le service de neurochirurgie.
Pour moi, les choses étaient claires. Pas besoin d'un dictionnaire ou d'un ouvrage médical pour comprendre que neurochirurgie signifiait chirurgie du cerveau (des neurones). Pascal était donc atteint au cerveau. Tout laissait à le penser.
Et la nuit d'attente commença. Après chaque appel à Purpan nous téléphonions en Vendée pour leur donner des nouvelles. D'abord chaque heure, puis toutes les deux heures, papa composait le numéro de l'hôpital.
Je pus, malgré tout, trouver le sommeil cette nuit-là. Seul le léger tintement du téléphone que l'on décroche me faisait revenir à la réalité. A ces moments je demandais ce qu'il y avait de nouveau, ce que les médecins disaient.
Rien.
Nous fûmes toute la nuit durant écroulés sous les états stationnaires.
Un peu plus tard, on annonça à mon père que Pascal devait passer au scanner. Ce n'est qu'à six heures trente qu'on nous annonça que Pascal était dans un état comateux, grièvement blessé. Le scanner avait révélé un hématome au cerveau.
Notre médecin de famille nous avait fourni des calmants afin de nous apaiser et de nous détendre. Ma grand'mère avait eu le droit, sur le stade, à une piqûre calmante car elle avait craqué au départ de l'hélicoptère. Elle devait ne plus marcher et rester allongée. Mais, de la chambre à Philippe à la terrasse, elle passa la nuit à arpenter le couloir. Nous l'avions gardée chez nous car elle n'avait pas le téléphone; elle n'aurait pas été informée en temps réel de l'état de santé de son petit fils. Un moment, je l'ai entendu sortir et s'asseoir sur la terrasse. De leur chambre, mes parents n'entendirent que la porte d'entrée. Ils se précipitèrent, pensant que ma grand'mère quittait la maison.
Lors du énième appel téléphonique passé à Purpan, vers dix heures du matin, papa obtint de pouvoir aller voir Pascal l'après-midi même. Son état était une nouvelle fois stationnaire : coma et hématomes au cerveau. Mes parents en sauraient davantage en se rendant à son chevet.
Depuis le matin, nos amis défilaient à la maison. Jeannot, un copain de cartes de mon père se proposa pour conduire mes parents à l'hôpital. Rendez-vous fut prit en début d'après-midi. Ils prirent la route dès leurs tasses de café avalées.
Jeannot était un homme lunatique, célibataire. Il avait un énorme poil dans la main mais demeurait un gentil garçon. Sa mère, sage-femme retraitée, avait vu naître bien des enfants de la ville et des alentours.
Nous avions mangé, sans pouvoir avaler grand chose. Je n'ai plus souvenir de ce qu'il y avait dans nos assiettes ce jour-là.
Je passa l'après-midi devant la télévision, avec ma grand'mère. Il était prévu que maman nous appelle de l'hôpital. Nous étions dans le vague, n'assimilant pas le programme proposé. Ma grand'mère et moi échangèrent très peu de mots.
Mes parents ne nous téléphonèrent pas.
Ils ne restèrent pas très longtemps auprès de Pascal qui, dans la salle de réanimation, était toujours sans réaction. Mais cette visite d'un quart d'heure leur fit un choc, à tel point que papa avoua qu'il aurait bien été incapable de prendre le volant pour rentrer à la maison.
Après avoir déposé mes parents, Jeannot repartit aussitôt.
Mamie Marcelle et moi étions très attentifs à toutes les explications. Nous souhaitions tout savoir de ce que mes parents avait vu ou entendu. Ils avaient vu Pascal, avaient pu le toucher. Il respirait artificiellement et demeurait sans réaction. Ils avaient aussi eu l'occasion de rencontrer le professeur qui devait soumettre Pascal à un électroencéphalogramme pour tester ses réactions cervicales. Le scanner avait donc révélé un hématome au cerveau. Les choses devenaient plus claires. Si lors de l'électroencéphalogramme la moindre réaction était décelée, l'opération serait envisageable. Dans le cas contraire...
Le cerveau atteint pourrait lui faire perdre certaines facultés physiques ou mentales, dans des proportions impossible à définir à l'avance. Pour ma part, en cet instant précis, j'aurai préféré le voir mort qu'handicapé. Les handicapés, je les connais. J'en avais passé des nuits à les veiller avec ma grand'mère. Je savais tous des soins permanents qu'ils nécessitent et du mal de vivre de ces gens-là. Ma grand'mère ne résonnait pas comme moi. Pour elle, même un lourd handicap valait mieux que la mort. J'avais dans le cœur le cas de cette adolescente accidentée après avoir dérapée au guidon de sa mobylette. Elle était devenue paralysée des membres inférieurs, sans doute pour le restant de sa vie. Mais valait-il mieux un handicap physique qu'une aliénation mentale ?
Des idées noires parcourraient chacun de nos cerveaux embrumés par la douleur. Nous en venions à penser et à dire n'importe quoi.
Mais Pascal n'était pas mort. Nous devions téléphoner à l'hôpital pour connaître les résultats de l'électroencéphalogramme.
Mon père décida d'aller en ville à pieds. Je lui emboîtais le pas. Nous avions besoin de sortir, de nous aérer. Pour commencer nous allâmes au Café de la Halle où papa devait payer ses dettes de la veille au soir. Je l'attendis sur la terrasse du bistrot, à l'endroit même où deux ans plus tôt se trouvait encore une station service appartenant au café. En reprenant l'affaire, Martial avait décidé de ne plus vendre de carburant. Quelques temps plus tard, des pompes automatiques se montèrent aux bords de chacune des routes d'accès à la ville. Comme je le lui avais demandé, papa ne s'attarda pas à l'intérieur. Néanmoins il parla un instant avec Martial. Ce dernier mit un téléphone à sa disposition; nous n'en n'avions pas besoin. Il fit aussi cadeau du prix des consommations de la veille. Nous remontâmes les allées ombragées en direction du square Mengaud puis de l'hôpital. Là, de nombreux pétanqueurs se disputaient la victoire du concours du quatorze juillet. Concours auquel Pascal aurait du participer. C'est Philippe Giraud, un des meilleurs amis de Pascal, qui le premier vint à notre rencontre. Bien entendu, il venait aux nouvelles. Toute la ville était au courant, par le bouche à oreille d'une part et par l'article paru le matin même dans le grand quotidien régional :
"LAVAUR
Un cycliste grièvement blessé.
Mercredi, à 22 h 20, avenue Gabriel Péri, une voiture conduite par M. André Boutibaunes, demeurant à ambres, à percuté violemment un cycliste, circulant dans le même sens. Grièvement blessé, le jeune Pascal Déhon, 17 ans, demeurant lotissement des Ifs à Lavaur devait être évacué d'urgence par hélicoptère à l'hôpital Purpan. Étaient sur les lieux les sapeurs-pompiers, le s.a.m.u. La brigade de gendarmerie a procédé à l'enquête."
La réponse que papa lui apporta me surprit :
- C'est sans espoir.
Ému, Philippe Giraud se retira et nous nous dirigeâmes vers la masse des joueurs. Je me sentais vraiment très mal à l'aise au milieu de tous ces gens nous dévisageant en tentant de détecter dans nos attitudes des réponses à leurs questions, sans avoir à nous adresser la parole.
C'est à ce moment-là que papa tomba dans les bras de monsieur Descoux, un homme très sympathique qui jadis n'avait pu éviter d'écraser un jeune garçon venu se jeter sous les pneus de sa voiture. Il n'avait eu aucune responsabilité reconnue dans cet accident qui le marqua profondément. Il était artisan plombier et pétanqueur, bon pointeur. Il prit les mots prononcés par mon père avec une évidente tristesse. Quelques minutes avant l'accident, il jouait avec Pascal qu'il considérait un peu comme le fils qu'il n'avait jamais pu avoir.
Une tristesse s'installa sur tout le concours, la nouvelle se propageant de groupe en groupe à la vitesse du vent d'autan. Papa et moi reprirent alors le chemin de la maison.
Pour la première fois depuis l'accident, s'est avec une demie-heure de retard que papa téléphona à l'hôpital. D'ordinaire il était plutôt en avance sur l'horaire. L'électroencéphalogramme était plat ! Mais nous pouvions encore jeter un dernier espoir dans les résultats d'un deuxième électroencéphalogramme qui serait tenté dans la soirée. Il devait s'écouler un certain temps entre les deux tests. Le docteur avait dit qu'il nous rappelleraient pour nous communiquer le résultat.
Pour nous c'était vraiment la fin. Il ne restait plus que le miracle. Mamie ne trouva rien de mieux que de se rendre chez un radiesthésiste, munie d'une photo de Pascal. C'était à vingt kilomètres de la maison. Elle ne voulait pas faire sortir Pascal du coma mais influencer sur le second électroencéphalogramme pour qu'il ne soit pas plat. Je ne crois pas en ce genre de pratiques mais après tout, pourquoi pas. En tous cas, ma mère semblait, elle aussi, se raccrocher à cette démarche.
Il était entre vingt et une heure quarante et vingt et une heure cinquante lorsque le téléphone se manifesta. Nous savions que le professeur allait nous annoncer l'information que nous redoutions tous.
Comme chaque fois que nous étions en contact avec l'hôpital, je m'éloignais du téléphone. Cette fois-ci je sortis sur la terrasse. Lorsque ma mère se mit à pleurer, je compris la teneur de la conversation. Le second électroencéphalogramme était plat, Pascal était décédé.
Avant de raccrocher le professeur obtint de mes parents le don d'un des reins de mon frère pour l'une des trois personnes en France susceptible de le recevoir. Le professeur se proposa de donner l'identité de ces trois malades; nous ne saurions pas ensuite lequel fut le receveur retenu. Maman ne voulut pas de nom. Papa, plus curieux, aurait voulu savoir mais il se plia à la volonté de son épouse. Le professeur reçu donc, oralement, l'autorisation de prélever un rein sur le cadavre de mon frère. Finalement, il en prendra deux. Nous y reviendrons plus loin.
A l'état civil, Pascal fut déclaré décédé à deux heures du matin; sans doute après les prélèvements.
"L'an 1983, le 15 juillet à deux heures, est décédé, place du Docteur BAYLAC, Pascal DEHON né à Fontenay-aux-Roses, Seine, le 24.11.66, lycéen, domicilié route de Toulouse, à Lavaur, Tarn, fils de André, Lucien, Dehon, imprimeur et de Annie Calmels, son épouse, sans profession, domiciliés à la même adresse. Célibataire.
Dressé le jour même à 9h55 sur la déclaration de André Parrens, 42 ans, ouvrier à Belcastel, Tarn, qui lecture faite, et invité à lire l'acte a signé avec nous, Germaine G, fonctionnaire à la mairie de Toulouse, officier de l'état civil par délégation du maire."
André Parrens qui a déclaré le décès était un ami de mon père. Un copain de carte. Avec un ambulancier de la ville il était parti à Toulouse pour ramener le corps de mon frère en terre tarnaise. Il en profita pour remplir en notre nom toutes les formalités d'usage. Je connaissais également très bien André Parrens pour avoir travaillé avec lui durant trois mois et avec sa femme, Pierrette, durant quelques mois aussi.
La dépouille mortelle de Pascal arriva ce quinze juillet à quinze heures à la morgue municipale de Lavaur; une exception car décédé hors de la ville, Pascal n'aurait pas eu le droit de se trouver là. Mais aucun de nous n'avait le courage de présenter son corps à la maison.
Dès le lendemain, la Dépêche du Midi annonçait le décès :
"LAVAUR
Suites mortelles d'un accident.
Nous avons relaté, dans notre édition de vendredi, le grave accident survenu mercredi, à 22h20, avenue Gabriel Péri. Le jeune cycliste Pascal Dehon, 17 ans, demeurant lotissement des Ifs à Lavaur, qui devait être transporté à l'hôpital Purpan, de Toulouse, y décédait, jeudi, vers 20h30."
Encore une nouvelle heure pour le décès de mon frère. De son côté, papa avait demandé l'insertion suivante :
"LAVAUR. Monsieur et Madame André Dehon et leurs fils; madame veuve Simone Dehon; madame Marcelle Calmels; les familles Dehon, Calmels, Person, parents et alliés ont la douleur de vous faire part du décès de
Pascal Dehon
survenu accidentellement le quatorze juillet, dans sa seizième année.
Ses obsèques auront lieu ce jour, samedi seize juillet, à quatorze heures trente, en la cathédrale Saint Alain de Lavaur.
Cet avis tient lieu de faire part."
Paru le même jour :
"LAVAUR
Le président du football-club de Lavaur; le président de la Commission des jeunes et les membres du club ont le regret de vous faire part du décès accidentel du jour cadet
Pascal Dehon "
Et, au fil des jours qui passèrent, les articles de presse se succedèrent dans les colonnes de la Dépêche du Midi, voici celui rédigé par le club de rugby local :
"ASV : CARNET NOIR
C'est avec une profonde émotion que la grande famille de l'ASV a appris le drame qui frappait l'un des siens.
Le jeune Pascal Dehon, fils d'André Dehon, a trouvé la mort dans un accident aussi stupide que cruel.
En cette douloureuse circonstance, tous les joueurs et dirigeants de l'ASV assurent tous les proches de Pascal de leur affectueuse sympathie. Puissent ces sentiments apporter un peu de baume au cœur de tous ceux que ce deuil afflige."
"CARNET DE DEUIL
Pascal Dehon n'est plus, ravi à l'affection des siens par un accident de la circulation.
Le FCV vient de perdre un de ses jeunes. Cruauté du sort, cruauté de la vie. Pascal est parti, fauché en pleine jeunesse, alors qu'il venait de terminer une partie de pétanque, sa passion avec le football.
Pascal était arrivé à Lavaur voici quelques années. Équipier minime, il avait enlevé le titre de champion du Tarn B. Depuis deux saisons, il occupait le poste d'ailier droit dans l'équipe cadets.
Toujours disponible, toujours jovial, Pascal était l'un de ces garçons, qui sans bruit, savent s'imposer dans un groupe.
Le FCV et tout particulièrement les responsables des jeunes, les joueurs cadets adressent à sa famille, à tous ses proches, leurs condoléances attristées.
Étreints par la douleur, nous te disons au revoir Pascal."
"CARNET NOIR A LA PETANQUE DU PONT SAINT ROCH
Un nouveau deuil vient d'atteindre la pétanque du pont Saint-Roch de Lavaur, créant tristesse et consternation auprès de tous les membres de cette grande famille et plus particulièrement parmi les jeunes cadets et juniors du club. Le 14 juillet, Pascal Dehon est décédé à l'âge de 17 ans, des suites de l'accident dont il avait été victime la veille au soir. En raison de la rapidité de cet évènement douloureux, nous avons peine à imaginer que nous ne reverrons plus sur notre terrain ce joueur fidèle qui licencié depuis 1981, avait su, en deux ans, attirer vers lui estime et amitié. Il est vrai que Pascal, de surcroît bon tireur, était unanimement apprécié pour son caractère calme et sérieux, son amabilité et sa parfaite politesse.
A sa famille éplorée, à son père également licencié à la pétanque du pont Saint-Roch, le président de cette société au nom de tous les membres et plus particulièrement des jeunes amis de Pascal, exprime ses sentiments de très vive sympathie et adresse ses condoléances les plus sincères."
L'entrefilet de la pétanque est très touchant. De plus, le samedi de l'enterrement le concours hebdomadaire du soir a été annulé en signe de condoléances envers nous.
Pour clôturer ce sujet presse, reste les remerciements publiés à la demande de mon père :
"Monsieur et Madame André Dehon et leurs fils; madame veuve Simone Dehon; madame Marcelle Calmels; les familles Dehon, Calmels, Person, parents et alliés ont été très touchés des marques de sympathie qui leur ont été témoignées lors du décès de Pascal Dehon et prient toutes les personnes et particulièrement le Football Club Vauréen, l'Amicale Sportive Vauréenne et la pétanque du Pont Saint-Roch, qui se sont associés à leur deuil, par leur présence, leurs messages et leurs envois de fleurs, de bien vouloir trouver, ici, l'expression de leurs très sincères remerciements."
Après avoir fait la revue de presse et avant de passer les cinquante-deux lettres de condoléances reçues dans la semaine qui suivit le décès de mon frère, je voudrais tenter de comprendre exactement les circonstances de d'accident. Pour ce faire, je m'appuierais sur les procès-verbaux rédigés par la gendarmerie de Lavaur.
Il s'agissait donc, froidement, d'une collision entre une voiture automobile Peugeot 504 et un cycle de marque Geminiani monté par un jeune homme de seize ans. Voilà pour la nature simple des faits. Lisons maintenant le premier rapport de gendarmerie. Je le retranscrirais ici sans rien en modifier, hormis quelques fautes d'orthographes.
"Une Peugeot 504 immatriculée 1088PC81 conduite par Boutibaunes André, seul à bord, circule en agglomération de Lavaur sur le CD87 "Route de Gaillac" dans le sens Gaillac-Lavaur.
Cet itinéraire parfaitement rectiligne présente à la fin de la "Route de Gaillac" un profil de chaussée modifié par un pont de chemin de fer qui occasionne un dos d'âne assez prononcé. Ensuite, cette voie prend l'appellation de "Avenue Gabriel Péri" jusqu'au carrefour du Pont Saint-Roch. La chaussée a une largeur de 8 mètres.
L'éclairage public est satisfaisant bien que le pont paraisse un pue moins éclairé que le reste.
Dans le même sens, après le pont de chemin de fer, circule également un cycle monté par Dehon Pascal. Le cycle appartient à son père. Il est dépourvu de tout éclairage. Le cycliste est vêtu de clair se circule en tenant bien sa droite.
Environ à 80 mètres après avoir franchi le dos d'âne, l'automobiliste percute le cycliste à l'arrière avec l'avant droit de la voiture. Le cycle et son jeune conducteur sont projetés à plus de 30 mètres du point de choc.
Un blessé grave : Dehon Pascal, 16 ans, étudiant, demeurant avec ses parents à Lavaur est blessé à la tête et reçoit sur place les soins intensifs du SAMU de Lavaur. A 23h50 il est évacué sur l'hôpital Purpan de Toulouse par hélicoptère, sans avoir repris connaissance.
Le conducteur de la Peugeot 504 est indemne et présent sur les lieux.
Le cycle est détruit. Il présente un enfoncement de l'ensemble cadre - roue arrière vers le pédalier.
La voiture 504 a le phare avant droit cassé. Un enfoncement de la carrosserie est constaté à la partie avant supérieur du pare-brise. Cet enfoncement de la grosseur d'une orange est nettement apparent. A cet endroit, et, pris sous le joint du pare-brise, on remarque la présence de quelques cheveux de la victime ainsi que sur les débris du pare-brise qui a éclaté, taché de sang.
Durant nos constatations, la circulation est maintenue et ordonnée.
Le conducteur de la Peugeot reste sur les lieux.
Les membres de la famille de la jeune victime, prévenus par des amis, sont également sur place.
Par message n°166/M du 13.07.83, nous avons rendu compte de cet accident à notre commandant de compagnie.
Afin de pouvoir procéder à des constatations plus minutieuses, nous invitons le conducteur de la Peugeot 504 à garer son véhicule dans la cour de notre brigade et de l'y laisser jusqu'au lendemain midi.
Le cycle est également transporté par nous-même à notre brigade pour les besoins de l'enquête en cours. Il sera, à l'issue rendu à la famille.
Sur les lieux de l'accident, le dépistage de l'alcoolémie par air expiré (alcootest Draeger) auquel est soumis Boutibaunes André, conducteur de la voiture, se révèle positif. En conséquence, l'intéressé est conduit à l'hôpital de Lavaur ou le MDL/Chef Panis requiert le Dr Drucker Michèle, interne de service, aux fins de pratiquer sur la personne de Boutibaunes André, un examen médical avec prélèvement de sang. L'intéressé y consent et le prélèvement s'effectue sans incident.
Le dépistage se révélant impossible sur la personne du jeune cycliste (état comateux), par message urgent n°165/M, adressé à la gendarmerie de Toulouse-Mirail, nous avons demandé à cette unité de faire procéder sur le blessé à son arrivée à l'hôpital Purpan, un prélèvement sanguin. Ces opérations ont été effectuées le 14.07.83 à 0h30.
Le 14.07.83 à 21h45, monsieur Dehon André, père du jeune Pascal nous informe que son fils est décédé à l'hôpital Purpan ce jour vers 20h30 sans avoir repris connaissance.
Par message n°167/M du 14.07.83 nous avons rendu compte à notre commandant de compagnie de ce fait nouveau.
Chaussée à double sens de circulation sans marquage des voies.
Trottoirs de 2m de large de part et d'autre de la chaussée. Praticable. Maisons d'habitations.
La visibilité est totale jusqu'au pont de chemin de fer. Une coupure existe ensuite mais la visibilité redevient normale dès que l'on atteint le milieu du pont, en direction du centre ville.
Lors de notre arrivée sur les lieux, nous n'avons remarqué aucun véhicule en stationnement régulier le long du trottoir à droite par rapport au sens de marche de la Peugeot 504.
Dans le sens de circulation de la Peugeot 504, le point de choc se situe à un mètre environ du trottoir droit. A cet endroit, nous avons constaté la présence de deux petite traces de ripage avec arrachement du revêtement, provoquées par des pièces métalliques du cycle, vraisemblablement lors du choc.
La trace unique de freinage commence après ces deux indications. Elles mesurent 28.10 mètres.
Conduite sous l'emprise d'un état alcoolique même en l'absence de tout signe d'ivresse (infraction présumée au vu du résultat positif d'un dépistage). Infraction prévue et réprimée par le code de la route, article L.1.
Ce jour 13 juillet 1983 à 22h20, nous sommes amenés à procéder aux constatations d'un accident de la circulation survenu avenue Gabriel Péri à Lavaur. Il s'agit d'une collision entre une voiture Peugeot 504 immatriculée 1088PC81 et un cycle.
Le dépistage est rendu impossible sur le jeune cycliste, Dehon Pascal, dix-sept ans qui se trouve dans un état comateux profond et autour de qui s'affairent tous les secouristes.
Par contre, le dépistage est réalisé sur le conducteur de la Peugeot 504, le nommé Boutibaunes André demeurant à Ambres. Le résultat est positif et un prélèvement sanguin est prescrit.
Ainsi, pour l'exécution des opérations de prélèvements sanguin et de recherche de l'état alcoolique, le maréchal des logis chef Panis, adjoint du Commandant de la brigade de Lavaur, officier de la police judiciaire, requiert pour la circonstance le docteur Drucker Michèle, de l'hôpital général de Lavaur.
Dans le même temps, les vérifications concernant l'alcoolémie sont accomplies.
Les échantillons de sang sont adressés à leurs destinataires respectifs, les professeurs Auvergnat et Pitet, à Toulouse sous bordereau d'envoi numéro 937/2 du quatorze juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois.
Bien entendu, il y a quelques redites mais il me semblait important de retranscrire l'intégralité des constatations opérées par la gendarmerie.
Que dire de ces faits ?
Au moins savions-nous désormais la réalité des choses.
Nous n'avions pas souhaité récupéré le vélo de Pascal. Il traîna de longues journées dans l'arrière cour de la gendarmerie, visible de la route. Un jour je ne le vis plus, c'était bien comme cela.


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Je voudrais maintenant retranscrire ici les textes intégraux des dépositions des deux parties, en commençant par celle faite le quatorze juillet mil neuf cent quatre-vingt trois à neuf heures trente-cinq par le conducteur de la voiture.
Le treize juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois, j'ai quitté mon domicile aux environs de vingt-deux heures dix, vingt-deux heures quinze, pour me rendre à Lavaur, où diverses manifestations étaient réalisées à l'occasion du quatorze juillet. J'étais seul à bord de la Peugeot cinq cent quatre immatriculée 1088PC81 appartenant à mon père. Il faisait nuit, et j'avais usage de mes feux de croisement, car il y avait de la circulation.
Je suis donc arrivé à l'entrée de Lavaur, normalement, puisque je connais parfaitement la route départementale quatre-vingt-sept.
Avant de quitter Toulouse, vers dix-neuf heures, j'ai bu une bière, au repas j'ai consommé également trois ou quatre bières, et une dernière avant de me rendre à Lavaur. Je reconnais que sur les lieux de l'accident, j'ai été soumis au dépistage alcoolique et que le résultat s'est avéré positif. Un prélèvement sanguin et un examen de comportement ont été effectués sur la personne à l'hôpital général de Lavaur.
Pour ma part, je ne peux pas dire si j'ai une part de responsabilité dans cet accident. Il me semble toutefois que si le cycle avait été signalé par une lumière, je l'aurais certainement vu. Car malgré une tenue vestimentaire claire du cycliste, j'ai été dans la totale impossibilité d'éviter la collision.
Je ne dépose pas plainte contre le cycliste ou ses responsables.
Dans un nouveau procès verbal d'infraction, les gendarmes faisaient part de leurs constatations à l'examen de la Peugeot :
L'examen de la Peugeot à l'occasion du relevé des différentes caractéristiques permet de constater que le pneumatique arrière droit, de marque Michelin XZX, ne présente plus de sculptures apparentes sur toute la bande roulement. Il n'est pas possible de relever le numéro du bandage usagé, en raison de l'usure. Toutefois des clichés photographiques ont été réalisés pour être joints à la procédure.
Le cycliste, gravement blessé, devait décéder à l'hôpital Purpan de Toulouse, où il avait été transporté le soir même par hélicoptère, le quatorze juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois vers vingt heures trente.
Pneumatique avant de marque Pirelli, usure vingt pour cent. Sculptures apparentes sur toute la bande de roulement. Pas d'anomalie de gonflage. Pas de déchirures sur les flancs.
Pare-brise cassé sous le choc. Phare avant droit cassé. Enfoncement important de la carrosserie à la partie supérieure du montant droit (angle droit au niveau du pare-brise), provoqué par la tête du cycliste.
Véhicule remis à son propriétaire dès nos constatations terminées.
Maintenant la déposition de mon père. Il réalisa celle-ci le quatorze juillet à huit heures trente alors que nous ne savions rien encore de l'issue fatale de l'accident de Pascal.
Une dame que je ne connais pas, m'a téléphoné, hier soir vers vingt-deux heures trente pour dire que mon fils, Pascal, venait d'être victime d'un accident de la route devant son domicile. Je me suis immédiatement rendu sur place, où déjà tous les secours étaient en action. Je précise que l'accident s'est produit avenue Gabriel Péri à Lavaur, dans une ligne droite. La route était éclairée.
J'ignore totalement d'où mon fils venait, car selon les premiers éléments de l'enquête, il circulait sur son cycle, vers le centre ville. Il a été percuté à l'arrière par une Peugeot cinq cent quatre.
Je reconnais effectivement que le cycle utilisé par mon fils est dépourvu de tout équipement électrique, tant à l'avant qu'à l'arrière. Généralement quand Pascal sort la nuit, il porte à son bras gauche, une lampe portative, mais comble de malchance, hier soir, il ne l'avait pas prise.
Compte tenu de la gravité des blessures, Pascal a été évacué par hélicoptère sur l'hôpital Purpan à Toulouse.
J'ajoute que si Pascal n'était pas signalé sur la route par la présence d'un feu rouge, sur son cycle, il portait un pull de couleur blanche, ce qui est assez caractéristique la nuit.
Pascal est assuré social par mon intermédiaire à la caisse d'assurance maladie de Graulhet sous le numéro 1 39 01 75 114 410. J'ai également un contrat d'assurance à responsabilité civile, à la compagnie UAP représentée à Lavaur par monsieur Joly, avenue Charles de Gaulle à Lavaur.
Je dépose plainte contre le conducteur de la voiture qui a percuté le cycle de mon fils, car je pense toutefois que si je suis responsable dans cet accident d'une part quelconque en raison de l'absence d'éclairage sur le cycle, il me semble que selon les traces de freinage que j'ai pu remarquer, que la Peugeot devait circuler à une vitesse sans doute importante, et ce malgré le petit dos d'âne sur le pont de chemin de fer, juste avant le lieu de l'accident.
Je ne vois rien à ajouter, dans l'immédiat sur les conséquences de l'accident.
Dans cette déposition, papa ne fit que reprendre les éléments en notre possession à l'époque. Il insista sur les traces de freinage (28.10 mètres) et la vitesse de la voiture, la limitation en ville à l'époque était de soixante kilomètres à l'heure.
Le quinze juillet un témoin se présenta à la gendarmerie. Nous n'avons jamais pu savoir qui il était mais il m'a été donné de lire son témoignage (expurgé de son identité) que je retranscris totalement ci-dessous, malgré la longueur du propos :
Le treize juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois, vers vingt deux heures vingt, j'ai été témoin d'un grave accident de la circulation qui s'est produit dans l'avenue Gabriel Péri à Lavaur.
En effet, je conduisais ma voiture Renault 4L immatriculée 8681PS81 en direction de Gaillac. Je revenais de Verfeil (Haute-Garonne) et regagnais mon domicile.
Je circulais en feu de croisement, bien à ma droite. J'avais comme passagère une amie qui ne pourra pas en dire davantage que moi dans ce qu'elle a pu voir.
Donc, lorsque je me suis trouvé au carrefour du pont Saint-Roch, qui vient d'être réaménagé, j'ai vu après le pont de chemin de fer, et se dirigeant vers le centre ville, c'est à dire dans le sens inverse de ma marche, un cycliste.
Le cycle n'était pourvu d'aucune lumière. Par contre le cycliste portait des vêtements clairs. Il était parfaitement à sa droite.
Il n'y avait aucune voiture en stationnement dans le sens Gaillac-Lavaur, maintenant autorisé. La seule voiture en stationnement dans le sens Gaillac-Lavaur était juste avant la fin du stationnement autorisé, pour ainsi dire au milieu de l'avenue.
Pour en revenir au cycliste, il était donc à sa droite, et à un moment donné j'ai vu venir de Gaillac, une voiture que j'ai pu identifier par la forme de ses phares pour être une Peugeot cinq cent quatre. Cette voiture était aussi à droite. J'ai distingué nettement la voiture car naturellement je me rapprochais d'elle. Je peux dire sans être précis que la Peugeot allait vite puisque c'est de façon presque simultanée que j'ai vu les deux véhicules.
Tout d'un coup et juste avant que je ne croise la Peugeot, le cycle a été percuté à l'arrière par l'avant de la cinq cent quatre. Le cycle est monté en l'air avec son conducteur. Immédiatement, je me suis arrêté, je suis descendu de ma voiture et fait tout le maximum pour alerter les secours. Je suis resté sur place jusqu'à l'arrivée des secouristes et également dans l'esprit d'apporter mon témoignage.
La voiture s'est immobilisée sur la chaussée une bonne longueur après le point de chute du vélo. Le conducteur est descendu de sa voiture pour s'assurer de ce qu'il y avait, et sans rien dire a repris la conduite de son véhicule pour stationner la cinq cent quatre en marche arrière après la position du jeune homme. Des personnes lui ont fait remarquer qu'il ne fallait pas déplacer le véhicule.
Je veux tout de suite apporter une précision dans la position du cycliste, de telle sorte que pour moi il était avant le pont de chemin de fer.
Le cycliste, même sans lumière se distinguait parfaitement dans l'avenue, puisque moi-même qui me trouvait à plus de cent mètres je l'avais vu.
Il me semble que la Peugeot compte tenu de la rapidité des faits devait rouler au moins à quatre-vingt kilomètres par heure, mais ce n'est qu'une estimation.
Étant donné que l'avenue était dégagée, je n'ai jamais pensé un seul instant qu'il y aurait un accident. Je me demande toujours quelle pensée a pu animer le conducteur de la cinq cent quatre Peugeot pour venir percuter le cycliste qui roulait bien à sa droite.
Il y a un autre témoin des faits, le jeune Sainvet, Joël qui me suivait.
Je n'étais pas en feu de route, à aucun moment le conducteur de la Peugeot n'a pu être ébloui par mes feux de croisement d'autan plus que le voltage de ma Renault est de six volts.
Lorsque j'ai arrêté ma voiture et que j'ai accouru auprès du blessé, la Peugeot était déjà immobilisée au milieu de l'avenue, et le conducteur venait juste de descendre. Par conséquent je ne peux pas préciser de quelle manière le cycliste et son engin ont été transportés jusqu'à l'endroit où ils ont été découverts. Tout a été extrêmement vite.
Sans être juge en la matière, je pense que le principal responsable de cet accident est le conducteur de la Peugeot cinq cent quatre, qui aurait du, à mon sens, réduire sa vitesse à l'endroit assez dangereux compte tenu du pont de chemin de fer, sans pour autant exclure l'absence d'éclairage du cycle.
Il me semble même que si le cycle avait été équipé d'un éclairage normal, à l'arrière tout au moins, je crois que l'accident serait demeuré inévitable en raison de la vitesse de la Peugeot, et puis de la direction de ce véhicule qui m'a paru être mal dirigé par son conducteur.
Sans trop m'avancer dans mes propos, mais très certainement que si à la place du cycliste, il y avait eu des voitures en stationnement, il ne fait aucun doute que la Peugeot les aurait percutées. Je ne vois plus rien d'autre à dire dans ce triste accident qui malheureusement a coûté la vie à un jeune homme.
Cette déposition faite le quinze juillet à quatorze heures cinquante m'amena à m'enquérir de la déposition du second témoin. Cette seconde personne Joël Sainvet m'est toujours totalement inconnue. Je pus juste savoir qu'elle habitait à Verfeil, dans la Haute-Garonne, à mi-chemin entre Lavaur et Toulouse. Je ne présenterais ici que des extraits de la dépositions :
Le mercredi treize juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois, j'ai quitté mon domicile, pour me rendre à Lavaur.
(...) Lorsque je suis arrivé au carrefour qui vient d'être réaménagé, en direction de Gaillac, j'ai été témoins d'un grave accident de la circulation, dont je vous résume les faits.
Après avoir parcouru une vingtaine de mètres, en direction de Gaillac, j'ai vu au loin, dans la partie éclairée de l'avenue, un cycliste. Ce dernier était bien à sa droite. Il était vêtu de clair. Toutefois le cycle n'était pas signalé par un quelconque dispositif d'éclairage que ce soit. J'ai donc poursuivi ma progression (...) quand avant d'arriver à la station Esso, à ma droite, j'ai vu des étincelles sur la route.
Mon esprit s'est réveillé et je me suis demandé ce qui venait de se produire. J'ai immédiatement garé à la station, et accouru sur les lieux où les étincelles avaient jailli. Je me suis alors rendu compte que le cycliste avait été percuté à l'arrière par une Peugeot cinq cent quatre, de couleur bleue.
A aucun moment je n'ai vu venir la voiture de la direction de Gaillac pour aller vers Lavaur. Ce n'est qu'au moment du choc que j'ai remarqué la présence de cette voiture.
(...) Je crois que si la Peugeot avait fait usage tant des feux de croisement que des feux de position, j'aurais vu les deux lumières, or, ce n'est pas le cas. Par conséquent, il me semble que cette voiture circulait sans éclairage.
Je n'ai pas vu le cycliste et son engin heurter la voiture. Je n'ai vu que les étincelles du vélo sur la chaussée. A aucun moment je n'ai remarqué le cycliste sur le capot ou le toit de la Peugeot.
Ce n'est que lorsque la Peugeot a été arrêtée et que je suis venu que j'ai vu ce triste spectacle. Il n'y avait aucune voiture en stationnement entre le pont de chemin de fer et le point d'immobilisation de la Peugeot.
Sur place, donc, le jeune cycliste, la tête contre le trottoir, ne bougeait pas et semblait n'avoir aucune réaction. Son cycle était immobilisé un peu plus loin en direction du carrefour.
De mon point d'arrêt ou de stationnement de ma voiture, j'ai couru une quinzaine de mètres. Ce n'est que là que j'ai vu le cycliste allongé et c'est toujours à cet endroit que j'ai remarqué que les feux de la Peugeot fonctionnaient. Ce qui prouve, selon moi, qu'elle était sans éclairage au moment de l'accident.
Quand je suis venu auprès du cycliste, le conducteur de la Peugeot cinq cent quatre avait déjà déplacé la voiture, qui se trouvait parfaitement bien stationnée en bordure du trottoir, là où vous l'avez découvert à votre arrivée.
Quand je croisais la Peugeot cinq cent quatre, j'ai entendu le bruit du freinage alors que le cycle était coincé sous l'avant droit.
Le choc a été assez bruyant et je me suis serré le plus possible vers la droite pour éviter une nouvelle collision.
La Peugeot roulait vite, sans pour autant que je puisse donner la vitesse, car il faut dire que les traces de freinage sont importantes et la rapidité des faits permet de démontrer un certain excès de vitesse.
Même sans lumière, le cycliste était visible puisque depuis le carrefour du Pont Saint-Roch, je l'avais vu.
Je pense que le conducteur de la Peugeot est en partie responsable de ce grave accident, si l'on considère les traces de freinage et les distances qui sont nettement révélatrices du sinistre.
Cette déposition date du vingt-et-un juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois à douze heures cinq. Il est une autre déposition, contre-interrogatoire du conducteur de la Peugeot que je ne pus jamais me procurer.
J'eues l'occasion de la parcourir et une phrase me hanta de longues journées : "Je n'ai pas pu éviter le cycliste, il a débouché d'entre deux voitures en stationnement".
Comment peut-on être d'aussi mauvaise foi ?
Tous les témoignages concordent pour dire qu'aucune voiture n'était stationnée aux abords de la collision. Les gendarmes eux-mêmes établirent ce fait dès leurs premières constatations.


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Pascal n'était donc plus. Comment ne pas s'en rendre compte ? Tout autour de nous n'était plus que pleurs et messages de compassion. Durant la semaine suivant le décès de mon frère, cinquante-deux témoignages écrits arrivèrent dans notre boîte aux lettres. Certains étaient composés de simples mots : "Sincères condoléances", "Meilleures amitiés". D'autres expéditeurs avaient été plus diserts. Je voudrais donner ici quelques exemples de ces messages :
"Partageons votre tristesse. Nous vous présentons nos sincères condoléances. Nous prierons pour son repos qu'il trouve auprès de cette Vierge".
"Très attristés par le malheur qui vous frappe, vous assurent en cette terrible épreuve de toute leur sympathie".
"S'associent à votre peine et vous adressent leurs condoléances. Puissent ces quelques mots atténuer l'immense douleur qui est la vôtre".
"Comité Régional des Pyrénées de rugby
Commission régionale des arbitres
Venant d'apprendre avec beaucoup de tristesse le deuil qui vous frappe, vous adressent leurs condoléances très sincères et vous assurent de leur cordiale sympathie".
"Dans ce malheur qui vient de vous frapper nous nous associons à votre dure épreuve, ayant été la notre il y a six ans, les mots sont inutiles nous vous disons simplement courage, et vous assurons de notre profonde sympathie".
"Devant le deuil cruel qui vient de vous frapper par le décès cruel de votre fils prennent part à votre douleur et vous fais part de leurs sincères condoléances émues et attristées".
"Apprend avec tristesse le drame qui frappe votre famille, vous prie de trouver dans ces lignes le témoignage d'une profonde sympathie et l'espoir que vous retrouverez peu à peu l'apaisement".
"Chers amis
Que peuvent les mots devant la tragique nouvelle apprise le soir de notre retour de Saint-nectaire !
Nous sommes anéantis par le grand malheur qui vous frappe, et qui nous atteint profondément, car vous connaissez les sentiments forts que nous avons pour vous tous.
Pascal était un lutin que nous considérions comme un enfant de la famille.
Nous pensons qu'il est inutile d'épiloguer davantage. Vous savez que nous sommes de tout cœur, en pensées avec vous.
Nous ne pouvons que vous souhaiter un grand courage à tous pour surmonter cette épreuve terrible.
Nous vous embrassons très fort, tous, en vous adressant nos condoléances les plus émues.
Pour la famille.
Nelly
PS : J'ai téléphoné à Saint-urbain, c'est Françoise qui m'a répondu. Je lui ai demandé des faire-part pour que nous les mettions aux Larris, qui a été pendant tant d'années, le lieu où votre petit a vécu son enfance, et où vous étiez tant estimés".
Une lettre très émouvante. Monsieur et Madame Peigné, retraités depuis peu, étaient nos voisins à Palaiseau. Juste avant notre départ de la région parisienne ils avaient déménagé pour un petit pavillon, en face du collège où nous fîmes nos études. Ils firent une collecte dans la cité et nous adressèrent une plaque gravée d'or en forme de livre ainsi qu'un chèque, correspondant au restant des dons après l'achat de la plaque. Cet argent nous permit de fleurir la tombe de mon frère.
"Le Maire de Lavaur
vous exprime toute sa sympathie dans cette dure épreuve et vous prie d'agréer ses plus sincères condoléances".
La quarante-septième lettre que nous reçûmes était celle du proviseur du lycée Borde Basse à Castres. J'y avais donc été pensionnaire durant deux années et Pascal devait y commencer en septembre sa seconde année du BEP électromécanique (E.L.M.) :
"Madame, Monsieur
Absent de Castres, c'est aujourd'hui en rentrant que j'apprends le terrible malheur qui vous frappe.
Ayant vécu le même il y a un peu plus d'un an je suis à même de vous comprendre plus que quiconque.
Croyez bien que je partage votre peine mais sachez qu'après que vous ayez veillé sur lui, maintenant c'est Pascal qui veille sur vous.
Je me mets à votre disposition pour quoi que ce soit et si vous le souhaitez, si cela peut vous soulager de parler de Pascal je suis encore là jusqu'au deux août".
"Marcelle, Annie, André, Gérard et Philippe
Étant absente depuis quelques jours, ce n'est seulement hier que Mimie m'a appris l'horrible accident arrivée à votre petit Pascal.
Sachez que je partage de tout cœur votre douleur qui doit être insurmontable.
C'est avec beaucoup d'émotion que je me souviens de votre petit garçon lorsqu'il est arrivé au Pigné.
Toute ma famille se joint à moi afin de nous associer à votre cruelle épreuve et nous vous prions d'accepter nos condoléances les plus sincères.
Michèle".
Michèle était la mère de cette jeune fille handicapée à la suite d'un dérapage en mobylette que j'ai évoqué déjà.
Qu'il le soit donné de remercier ici les familles qui nous ont soutenu dans cette épreuve :
Albo, Antoni, Bacou, Baros, Beffeyte, Bessières, Bouscatel, Briols, Calastreng, Calvignac, Catala, Cochard, Daubanes, De Laburthe, Delisle, Doumerc, Duclos, Duran, Esparbié, Fabre, Fedevielles, Floutard, Fruleux, Garric, Gaxet, Gélis, Hiversenc, Krouk, Lacroix, Laprade, Le Flollotec, Martinez, Menras, Michel, Milhau, Peigné, Petit, Profisy, Quentin, Ranc, Rivet, Rivière, Ronet, Sancé, Ségu, Serdan, Suc, Ticot, Trébosc, Van Camps, Vergnaud.
Parmi les lettres reçues, de nombreuses laissaient entendre que leurs auteurs garderaient de Pascal l'image d'un jeune homme heureux de vivre, joyeux et gentil. Je ne pus garder pour ma part cette image de mon frère. Elle fut effacée de ma mémoire par la vision de Pascal à la morgue de Lavaur.
Transformé en momie, Pascal avait la tête bandée. Ses yeux semblaient comme maquillés, son nez écorché. Je revois aussi très nettement cette bouche aux lèvres gonflées qui ne me parlera plus.
Je soussigné J.Y. Bousigue docteur en médecine, certifie que monsieur Dehon pascal a été administré dans le service de neurochirurgie le quatorze juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois à la suite d'un accident de la circulation.
Il présentait :
Un traumatisme crânien avec coma de stade III d'emblée, mydiase bilatérale.
Au scanner : turgescence bihémisphèriques.
Décédé dans le service le quinze juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois.


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Nous connaissions ainsi les maux qui avaient provoqué le décès de mon frère cadet.
Le coma est un sommeil profond du malade. Cet état est caractérisé par l'abolition de la mobilité volontaire et de la sensibilité. Généralement cet état est accompagné d'une dissolution plus ou moins profonde de la conscience. Mais les fonctions végétatives demeurent. Il existe quatre stades de coma.
Lors d'un coma de stade I, le malade est à demi-conscient, il réagit au son de la voix, peut répondre mais sans conscience de ce qu'il dit. Il répond habituellement à côté des questions. Le malade atteint un coma de deuxième degré lorsqu'il continue de réagir à la lumière mais plus à la parole.
Dans un coma de stade III, le malade ne réagit plus ni à la parole et à la lumière mais réagit à la chaleur. Le coma de stade IV est appelé aussi comma dépassé. Le malade ne réagit plus à rien, l'électroencéphalogramme est plat. C'est un coma très profond, irréversible.
La mydiase bilatérale est une dilatation des pupilles, anormale et persistante.
La turgescence bihémisphèriques est un état anormal de rigidité des tissus végétaux vivants. Un gonflement des deux parties du cerveau lié à un afflux de liquide.
L'enterrement se déroula le samedi seize juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois, peu après quatorze heures trente à la cathédrale Saint Alain de Lavaur.
Quasiment tous les membres de la famille étaient là. Même certains qui ne s'étaient pas adressés la parole depuis des années.
Mon frère, Philippe, que nous ne savions comment joindre avait été averti par la gendarmerie de Fontainebleau. Mon oncle Robert entra en contact avec ses collègues de Seine-et-Marne. Ces derniers se présentèrent devant chez mon frère... la porte resta fermée. Ils laissèrent un mot sur la porte. Plus tard dans la journée, mon frère trouva le mot, nous téléphona et prit le train. C'est dans le hall de la gare Matabiau, à vingt-trois heures cinquante-huit que je dus lui annoncer la mort de notre frère.
Josiane, ma tante, était venue de Villejuif, Val-de-Marne, avec mon cousin Manuel.
Tata Yvonne, tonton Robert et leurs enfants : Françoise, Daniel et Alain étaient venus de Vendée avec ma grand'mère paternelle : Simone.
Tonton Maurice, ex-mari de Josiane et père de Manuel, était descendu avec Chantal, sa seconde épouse, et leur petite fille Aurélie.
Beaucoup d'amis se présentèrent à la maison pensant pouvoir s'incliner une dernière fois devant le corps de Pascal. Nous les renvoyèrent vers la morgue de l'hôpital général où le corps était présenté. Toutes les fleurs livrées prirent le même chemin.
Peu après quatorze heures nous nous rendions à la morgue pour assister à la mise en bière. Le camion mortuaire était stationné devant la porte. Le cercueil était installé dans une salle annexe. Pascal était enveloppé dans une housse, seule sa tête dépassait. Lorsque nous fûmes tous là, le croque-mort ferma la housse, replia la pièce de tissu qui débordait de part et d'autre du cercueil, posa le couvercle et le vissa. On emmena ensuite Pascal dans le fourgon bondé de fleurs.
Jackie et Louis avaient fait le déplacement depuis Marseille. Lui est le frère de tonton Robert. Nous ne nous attendions pas à leur venue. Ils ne restèrent que très peu de temps à Lavaur. Avec eux j'alla acheter des fleurs. Josiane était avec nous. Au moment de porter les fleurs à la morgue, je ne voulus pas y entrer. On m'y poussa littéralement et je vis une infirmière sortir Pascal d'un tiroir.
Le cercueil est entré dans la cathédrale, porté par six des camarades de l'équipe de football de Pascal. La cérémonie religieuse dura environ une heure. Nous nous rendîmes ensuite au cimetière, entourés de nos amis les plus proches.
La cathédrale était pleine. Nous fûmes émus de tant de marques d'affection. Je n'ai plus aujourd'hui mémoire de ses instants-là. La peine et le chagrin étaient certainement trop importants pour me permettre d'emmagasiner d'autres émotions.
La veille je n'avais pas dormi. Avec Daniel, mon cousin, nous passâmes la nuit à rouler au hasard sur les routes du département. Pour la première fois j'empruntais en voiture le chemin qu'avait du suivre le voleur de la vie de mon frère. A six heures trente du matin, ayant garé la voiture, nous partîmes à pieds en ville pour y acheter le journal.
Il y avait des fleurs par dizaines de gerbes, couronnes et bouquets. Les fleurs étaient majoritairement de couleurs claires, les tokios blancs dominaient. Mes parents, mon frère aîné et moi avions fait confectionner un coussin en forme de ballon de football. Le chemin, entre les tombes, était parsemé de fleurs. Pascal fut descendu dans le caveau où reposaient déjà mes arrières grand-parents maternels. En deux jours, nous n'avions pas eu le temps de faire bâtir notre propre caveau. J'ai encore aujourd'hui la vision précise de ce moment. J'aurais voulu me précipiter dans le trou à la suite de mon frère.
Un an plus tard, une nouvelle épreuve nous attendait : le transfert du corps de Pascal entre les deux caveaux distants d'une centaine de mètres l'un de l'autre. Ma père n'y participa pas. Il y avait la gendarmerie, c'était obligatoire, semblait-il. Ce fut très douloureux.
Pascal reposait maintenant dans la partie nouvelle du cimetière, sous une dalle de marbre gris du tarn.


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Le sept mars mil neuf cent quatre-vingt-quatre, un mercredi, à neufs heures, nous nous rendions au Palais de Justice de Castres.
Nous prîmes deux voitures bien que nous n'étions que quatre à faire le déplacement : papa et moi, tonton Robert et son fils aîné Alain venus pour la circonstance.
Alain, mon cousin, jeune gendarme à Maisons-Alfort en région parisienne, était monté en voiture avec moi. mon oncle et mon père prirent place dans la nouvelle voiture, une Renault quatorze TL vert foncé; dernière acquisition de mon père. le véhicule n'était pas neuf mais en très bon état.
Avant le départ, mon père fit le plein d'essence tandis que je conduisais Alain au Crédit Agricole. Il désirait retirer quelques francs au guichet automatique.
Nous avons attendue que la voiture paternelle s'engage sur la route de Castres et nous l'avons suivie.
Déjà, la veille, papa et tonton s'étaient rendus à castres pour y rencontrer une dernière fois notre avocat avant l'audience. Ils avaient brisé le pare-brise de la voiture qui devait être remplacé à Lavaur, le soir même à vingt heures, par notre mécanicien, toujours dévoué.
Les débats devant commencer à neuf heures, nous arrivâmes trop tôt à Castres. en effet, nous montions les marches du palais avec vingt-cinq minutes d'avance. Nous ressortîmes. Je remarqua qu'avec mon cousin, nous étions les seuls jeunes à attendre sans menottes aux poignets le début de l'audience. J'avais trouvé une place de parking à moins de vingt mètres du bâtiment.
Nous passâmes devant les jeunes menottés qui patientaient en fumant avant de se retrouver face au juge d'instruction. Nous pénétrâmes enfin dans la salle d'audience. Nous nous installâmes sur un banc.
Un représentant, qui une fois l'an venait à Castres présenter des ouvrages spécialisés, vendit à Alain le manuel qu'il désirait acquérir depuis longtemps : Le Code Pénal et la Justice Militaire. Petit livret, couverture rouge, genre dictionnaire de poche, d'une valeur de cent-cinq francs.
Je portais mon pantalon de costume beige, le même que le samedi seize juillet de l'année précédente, lors des obsèques de mon frère. Papa, lui, s'était vêtu à l'ordinaire, d'un pantalon bleu-gris et d'un pull tricoté main par ma mère; sa couleur : marron clair.
Mon oncle et mon cousin, eux, avaient sorti la cravate. N'ayant pas à intervenir dans les débats, le port de l'uniforme ne leur était pas imposé.
C'est à huit heure cinquante que l'huissier ouvrit les portes de la salle d'audience. Il pria tout le monde de venir s'y installer.
Comme chaque mercredi, plusieurs affaires devaient être traitées, les unes après les autres. ce qui expliquait que nous étions une trentaine de personne dans cette salle blanche, impersonnelle, au plafond haut. Pour ouvrir les fenêtres hautes perchées, des ficelles d'une dizaine de mètres tombaient le long des murs. L'horloge, ancienne, accrochée sur un des pans de murs, à la droite du bureau du Président venait de finir d'égrainer les neuf heures.
Toujours rien.
Seuls les avocats entraient et sortaient, discutaient entre eux. Je remarquais qu'une avocate ne mit que quelques secondes pour revêtir sa robe noire.
Alain et moi ressortions fumer une cigarette, comme nous le ferons à trois reprises durant les débats.
Le représentant en livres en profita pour nous parler de sa vie professionnelle. Tout récemment, au palais de justice de Carcassonne dans lequel il se trouvait, il avait été bien mieux traité qu'à Castres. En effet, un bar contigu à la salle des pas perdus lui avait permis de se sustenter; ce qu'il ne pourrait pas faire ce sept mars.
A neuf heures vingt, nous étions toujours dans la salle des pas perdus lorsque nous entendîmes : "Le Président !". Il s'en suivit un bruit synchronisé; tout le monde s'était levé. Nous regagnâmes nos places alors que l'assistance se rasseyait.
Le Président s'excusa de son retard et commença la longue litanie des condamnations d'affaires précédemment jugées. Son micro n'était pas branché, nous n'entendîmes rien.
Les appels à la barre se succédèrent jusqu'au moment où un homme bien en chair résidant à vingt kilomètres de Lavaur s'approcha. D'emblée, il déclara être cardiaque. Il était accusé d'avoir, un soir à minuit, emboutie une voiture en stationnement et d'avoir fui le lieu de l'accrochage. Il expliqua que le choc l'avait troublé, qu'il avait dû rentrer immédiatement chez lui pour prendre des cachets pour son cœur. Sarcastique, le Président lui demanda s'il était bien prudent d'avoir repris le volant dans son état. Il lui demanda aussi pourquoi, par la suite, il n'était pas allé se faire connaître au commissariat de police.
- J'y suis allé en début d'après-midi, après avoir dormi jusqu'à midi.
- J'ai pourtant lu dans le dossier que c'étaient les policiers qui vous avaient interpellé le lendemain, insista le Président.
- Non, monsieur le Président, j'allais me présenter au commissariat.
- En entrant dans un bar ? s'interrogea le Président.
- Mais, monsieur le Président, coupa le Procureur de la République, avec la tête qu'il a, il est fort possible que monsieur ait cru entrer au commissariat en entrant prendre un verre dans un bistrot !
- Non, s'insurgea le prévenu au visage rougi. Je suis entré dans ce bar pour acheter des cigarettes et après je suis allé au commissariat pour me présenter.
- Mais les policiers ont déclaré vous y avoir conduit après vous avoir interpellé !, s'énerva le Président.
- C'est vrai, craqua finalement le fautif. Mais j'y aurais été tout seul.
Cet homme ne s'était pas fait assister d'un avocat. L'affaire fut renvoyée pour l'énoncée de la peine au quatorze mars mil neuf cent quatre-vingt-quatre car il y avait une histoire de leasing à régler concernant la voiture accidentée.
Une autre affaire.
Celle d'un jeune garçon de vingt ans qui à l'époque des faits effectuait son service national obligatoire. Après avoir assisté à une fête, il rentrait chez lui au volant de sa voiture. Un de ses amis étaient assis à ses côtés. Il était tard, il faisait nuit, ils avaient bu.
- Mais j'étais très bien.
- Très bien ? Qu'est-ce que cela signifie ? questionna le Président. Être ivre peut en effet provoquer la sensation d'être très bien.
Il avait deux grammes d'alcool dans le sang cette nuit-là. Il arrivait à un croisement de routes. Une voie filait à gauche, l'autre à droite. A l'angle de ces deux routes se trouvait une maison. Ne sachant quelle route prendre, il stoppait sa voiture alors qu'une camionnette arrivait vers le croisement. Il avait redémarré et décidait de s'engager du côté d'où venait la fourgonnette. Il avait été aveuglé par les feux du camion, avait du se rabattre et finir sa course, à quarante kilomètres par heure, dans la façade de la maison. Son ami, légèrement blessé, eut une incapacité de travail de trois mois. Mais ce dernier ne porta pas plainte contre son camarade.
Son avocat prit la parole :
- Regardez, monsieur le Président. Regardez ce jeune homme venu accompagne de sa victime devant vous. Je crois, certes, qu'il a blessé son ami. Mais qu'a-t-il fait de plus ? Si ce n'est avoir bu plus que de raison. Mais lorsque l'on est militaire et que l'on rentre chez soi en permission, on en profite. Mon client est travailleur, monsieur le Président, il fait chaque jour quarante kilomètres pour se rendre à son travail. Il ne faut donc pas le punir d'un retrait de permis, pour lui permettre de continuer son activité, lors de laquelle il est amené à conduire, comme vous le prouvera ce papier, monsieur le Président.
Ces mots dits, il apporta au Président le papier en question. certainement une attestation de l'employeur du jeune homme. Le magistrat s'en désintéressa totalement et l'avocat poursuivit :
- Et regardez ce jeune homme, si jeune encore que c'est avec ses parents qu'il se présente devant vous. Je ne vous demande qu'une chose : l'indulgence.
- Et vous Procureur ? questionna le Président.
- Monsieur le Président, je reconnais avec force l'imprudence du prévenu mais je vous demande une application très modérée de la loi, lâcha le jeune procureur.
Ce dernier s'était rassit. L'huissier avait demandé au jeune homme de revenir à la barre et le Président annonça la sentence :
- Mille francs d'amende et huit mois de suspension du permis de conduire !
Abattu comme par un coup de masse, c'est les larmes aux yeux que le garçon regagna l'assistance. Il discuta brièvement avec son avocat et quitta la salle avec son ami et ses parents.
L'affaire suivante n'était pas banale.
Madame X, la victime descendit de son cycle dix vitesses pour traverser la route à pieds sur une passage zébré. Monsieur Y, arrêté à un stop au volant de son véhicule, démarra et tourna à droite après s'être assuré que personne ne venait de sur sa gauche. Il n'avait pas vu que madame X traversait la chaussée. Lorsqu'il l'aperçut, il freina fortement. Il percuta le vélo. Cela provoqua un soubresaut de sa voiture qui fit que son pied ripa de la pédale de frein à celle de l'accélérateur. La voiture s'emballa et renversa la piétonne, la blessant et lui occasionnant une incapacité temporaire de travail de trois mois.
Monsieur Y relata les faits, insista sur cette fâcheuse circonstance regrettable.
L'avocat de la plaignante réclama la somme de mille francs pour le vélo et des dommages et intérêts à hauteur de cent mille francs pour sa cliente.
Pour sa part, le Procureur demanda l'application de la loi en considérant que monsieur Y avait incontestablement fait une grave erreur de conduite.
Le délibéré de l'affaire fut renvoyé au quatorze mars.
Au second rang se trouvait un policier. Il n'était concerné par aucune affaire mais venait parfaire sa formation.
Devant nous se trouvait un jeune homme bizarre, figure pelée, comme brûlée. Bras tatoués. Il portait un chapeau. Alain lui avait tapé sur l'épaule pour l'informer que le port du chapeau n'était pas autorisé dans les tribunaux. Seuls les gendarmes pouvaient garder leurs képis et les femmes, éventuellement, leurs foulards. Le type agita sa convocation et demanda, ce qui n'avait aucun sens, si nous étions dans un moulin ou dans un tribunal.
- Dans un tribunal, lui répondit Alain avant de laisser-là la conversation.
Le Procureur demanda à l'huissier de ramener l'ordre dans la salle et de calmer l'homme au chapeau. Le Président demeura hermétique à l'incident. L'huissier n'obtint pas que l'homme ôta son couvre-chef. Il abandonna la partie, le Procureur aussi.
Malheureusement notre affaire fut appelée avant celle de ce jeune. J'aurais aimé l'entendre à la barre et savoir, par pure curiosité, comment le Procureur allait se venger de l'affront.
C'est, enfin, à dix heures dix que le Président annonça :
- Affaire Dehon contre Boutibaunes André.
Monsieur Léo Boutibaunes, père du prévenu, approcha de la barre.
- Vous êtes monsieur Boutibaunes ?
- Non, son père, avança timidement l'homme âgé de soixante-cinq ans qui, sortant de sa campagne, n'était pas vraiment à l'aise.
- Savez-vous où se trouve votre fils ?
- Non.
Le Président rappela alors les faits, les déclarations fantaisistes de prévenu non venu et celles des deux témoins.
- Voilà pour les circonstances de l'accident. Monsieur Léo Boutibaunes, le véhicule Peugeot est-il bien à vous ?
- Oui, je n'ai pas le permis et ce n'est pas à soixante-cinq ans que je vais le passer. Alors j'ai acheté une voiture pour que mon fils, qui a la sienne, se serve de la Peugeot 504 pour nous sortir moi et ma femme.
Le vieux regagna sa place à l'invitation de l'huissier et notre avocat prit la parole :
- Voilà, monsieur le Président, un homme qui blesse mortellement un adolescent de dix-sept ans, qui ne se fait pas représenter par un avocat et qui, de plus, ne répond pas aux convocations. C'est vrai, le fils de mon client n'avait pas la lanterne qu'il portait normalement à son bras. C'est vrai aussi que depuis cent mètres deux témoins ont vu la victime et que monsieur Boutibaunes André, ayant bu, ne l'a pas vu. Vingt-huit mètres dix de freinage, un pneu usé à quatre-vingt-dix pour cent. Oui je sais, il avait crevé, avait mis la roue de secours et n'avait pas remise l'autre après réparation. Pas le temps, quand on va à un rendez-vous, peut-être, mais quand on se rend à une fête on peut prendre les cinq minutes nécessaires au changement d'une roue. Sa vitesse était excessive, un témoin a vu le cycle et son conducteur sauter en l'air. On a retrouvé les cheveux de la victime sur les essuie-glaces. Par conséquent, je demande le remboursement de tous les frais, pompes funèbres etc..., ainsi que des dommages intérêts pour les plus proches de la victime. Les parents, grand'mères et frères qui perdent un fils, un petit-fils ou un frère, âgé de dix-sept ans, plein de vie car sportif et qui ne méritait pas de partir si tôt. Je demande donc quatre-vingt mille francs pour chacun des parents et vingt mille francs pour les frères et grand'mères, en acceptant une modération pour le frère aîné qui n'habite plus le domicile familiale. Et je vous fais grâce de remboursement du prix du vélo, plié en deux par l'accident. J'ai vu ce vélo, réduit de moitié, monsieur le Président.
Ce fut ensuite le tour du Procureur de la République.
- Le jeune Pascal n'avait pas de lumière, c'est vrai. Mais la lumière publique et ses vêtements clairs ont fait que deux personnes l'ont aperçu à plus de cent mètres. De plus, Boutibaunes André déclare qu'il a été surpris par le cycliste débouchant d'entre deux voitures en stationnement. C'est faux ! Aucun véhicule ne stationnait ce soir-là dans leur sens de circulation. Boutibaunes André n'a pas été arrêté, comme vous l'avez vous-même signalé, monsieur le Président, de faire des déclarations fantaisistes. De plus, encore un acte du prévenu qui reprend sa voiture, fait marche arrière et part se garer au-delà du corps de sa jeune victime. Malheureusement pour lui, il laisse trente mètres de trace de freinage sur la route et notons qu'un seul pneu a freiné, les autres étant trop usés. Rappelons la vitesse, l'alcool. C'est pour cela, monsieur le Président, que je vous demande une large application de la loi, à la mesure de l'acte, soit une peine d'emprisonnement ferme et le retrait définitif du permis de conduire.
Le verdict serait connu le vingt-huit mars mil neuf cent quatre-vingt-quatre; trois semaines plus tard.
Le Président n'avait pas manqué de noter les antécédents du prévenu : un an de prison, deux abandons de famille, refus du versement de pension alimentaire, falsification de chèque et escroquerie. Nous ne savions pas tout cela.
Si pour la présente affaire, il se voyait infliger un mois de prison ferme, il lui faudrait faire également tous les mois de prison avec sursis qu'il avait accumulés au cours des cinq dernières années.
Notre avocat avait bien parlé, mêlant les gestes à la parole. D'un âge certain et avocat depuis une trentaine d'années, il était des six avocats présents le plus convaincant, celui qui avait la voix la plus assurée, la plus claire. Tous ses confrères n'avaient fait que marmonner. Sa consœur avait plus l'air de pleurnicher auprès du Président que de défendre efficacement son client. Encore que certains pourraient se laisser émouvoir par son discours.
Ce n'était pas tout à fait fini pour nous. L'avocat nous pria de sortir après nous avoir touché la main. Il désirait nous entretenir de la suite des opérations. Il nous demanda de ne pas nous déplacer le vingt-huit mars pour l'énoncé de la sentence. Il serait mieux de lui téléphoner le vingt-neuf au matin pour connaître le résultat définitif. Il se plaignit de n'avoir en face aucune défense et d'avoir eu le sentiment de plaider dans le vide. Il demanda à papa d'aller voir notre assureur afin qu'il rentre en contact avec celui de la partie adverse. Il demanda également à mon père d'aller informer les gendarmes de Lavaur de ce qui s'était passé au procès.
Nous n'avions pas quitté le palais de justice que papa décida qu'il viendrait quand même le vingt-huit mars. Il ne savait pas qu'il serait du matin cette semaine-là et qu'il ne pourrait pas se déplacer. Pour ma part, je travaillais les mercredi et jeudi dans Castres et sa banlieue. Je pourrais donc assister à l'audience.
Nous décidâmes d'aller prendre un verre au Café de l'Europe, établissement que j'avais fréquenté durant mes deux années de pensionnat. Alain s'arrêta dans une boulangerie, s'acheta un chausson aux pommes. Nous autres n'avions pas faim. Je buvais un Monaco, les autres des Vittel menthe et nous refîmes le procès. J'avais apprécié la sympathie de l'huissier de justice. Nous reparlâmes du gars au chapeau, des prisonniers de la salle des pas perdus, du représentant, de l'avocat, du père Boutibaunes qui passât, à pieds, se dirigeant vers la gare routière. Mon oncle qui avait suivi le dossier de près semblait satisfait de la tournure des choses. Il regrettait la disparition d'André Boutibaunes, disait que ce fait allait étirer la procédure. Je ne travailla pas ce jour-là et décida de rentrer à la maison. Avant que nous ne quittions Castres, je téléphona à maman qui s'inquiétait à Lavaur.
Nous ne savions rien des procédures judiciaires. Nous nous étions imaginés que cette journée serait plus dure et éprouvante qu'elle ne fut.
Avec Alain, nous étions rentrés peu avant midi alors que nos pères prirent une demi-heure pour rendre compte aux gendarmes.
C'est au cours de cette visite que mon oncle apprit que depuis fin juillet quatre-vingt-trois, environ quinze jours après l'accident, le chauffeur de la Peugeot était sous le coup d'un retrait de permis de conduire. Il s'agissait d'une sanction administrative. Plusieurs fois les gendarmes s'étaient présentés à son domicile afin de lui notifier la décision. Il ne le trouvèrent jamais, et ses parents ne connaissaient pas sa nouvelle adresse...


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C'est donc à neuf heures, le mercredi vingt-huit mars mil neuf cent quatre-vingt-quatre qu'allait être donné le résultat du procès qui nous intéressait. Comme prévu, mon père travaillait du matin, de cinq heures à douze heures trente. Vers huit heures, je pris le volant de la Fiat 127 blanche de ma grand'mère pour me rendre à Castres. Je n'avais plus de cigarettes depuis la veille au soir. J'en acheta deux paquets au centre ville. J'en acheta un de la marque que fumait ma mère, pris le journal. J'entra dans Castres vers huit heures quarante et pris la direction du Palais de Justice, comme trois semaines plus tôt. Il n'y avait aucune place aux abords du Tribunal. Je fis un tour de la ville. A mon retour, une place s'était libérée; je pus ainsi garer la Fiat sensiblement au même endroit que le vingt-et-un mars. A huit heures cinquante, cigarette à la main, je pénétrais dans la salle des pas perdus. Simultanément à mon arrivée, l'huissier ouvrit les portes de la salle d'audience. Je revis des têtes connues : les avocats, le greffier, l'huissier, le procureur. J'aperçus même quelqu'un que je ne m'attendais pas à voir là. Il s'agissait de l'avocat qui avait défendu la partie civile dans le procès aux assises de Bruno Sulak à Albi.
Le vingt mars mil neuf cent quatre-vingt-quatre je travaillais à Albi lorsque je vis qu'une foule compacte s'amassait devant les grilles du Palais de Justice. Je me garais et décidais d'aller à mon tour vers cet endroit si fréquenté. les forces de l'ordre étaient en nombre : une compagnie de CRS était venue de Montauban, des policiers de Bordeaux. Ce devait être un évènement important.
La Cour d'Assises d'Albi s'apprêtait à juger Bruno Sulak, l'ennemi public numéro un du moment. Son beau frère et complice, Yves Carillo était également sur le banc des accusés.
La flicaille alentours n'était due qu'à la notoriété de Bruno Sulak dans le domaine de l'évasion.
"Je m'évaderais très vite"
Bruno Sulak le spécialiste du hold-up dans les bijouteries de luxe avait prévenu les policiers lors de son arrestation.
Mais cette fois, ses complices ont échoué. Ils voulaient, à l'aide d'un hélicoptère "loué" à l'aéroport de Bordeaux Mérignac, faire évader le chef du gang des yougoslaves, enfermé à la prison de Gradignan... comme il y a trois ans, lorsque Dupré et Beaumont avait fait "la Belle" en hélicoptère depuis la cour de Fleury-Mérogis. Mais hier, l'appareil est resté au sol et l'espoir de libérer leur complice s'est envolé. A l'aéroport, les policiers, sur leurs traces depuis quelques temps, avaient monté une souricière. Deux hommes ont réussi à s'en échapper. Le troisième a été abattu. Sur lui, le plan de la prison de Gradignan.
Pour Bruno Sulak, déjà évadé des prisons de Montpellier et d'Albi, c'est l'échec, cette fois...
Hier vers huit heures trente, trois hommes arrivent, à bord d'une Mercedes bleue immatriculée à Paris, aux abords des hangars de la société de location d'avions et d'hélicoptères Airlec, située en bordure de l'aéroport de Bordeaux Mérignac. L'un d'eux se dirigent vers les bureaux d'Airlec, dont un hélicoptère a -selon de bonnes sources- été retenu pour la matinée.
Mais l'homme était attendu par les policiers qui surveillaient la Mercedes depuis plusieurs jours. "Il semble avait été surpris par le nombre de personnes présentes", a indiqué monsieur Michel Hénault, directeur du SRPJ de Bordeaux. "Il a dégainé son arme (un magnum 357), et c'est un fonctionnaire de mon service qui a tiré le premier", a précisé monsieur Hénault.
Radiça Joanovic avait participé, le dix-neuf juillet mil neuf cent quatre-vingt-trois, au hold-up de la bijouterie Cartier à Cannes, en compagnie de Bruno Sulak. Il a été mêlé, depuis un an, à une série d'attaques à main armée sans effusion de sang, dont le butin a été évalué à soixante-dix millions de francs.
Auteur présumé d'une dizaine de hold-up dont celui de la bijouterie Cartier à Paris, Sulak avait été arrêté le neuf février, au poste frontière de Biriatou, dans le pays basque, alors qu'il circulait sous l'identité de Radiça Savik, photographe de presse d'origine yougoslave et de nationalité suédoise.
Bruno Sulak est un "spécialiste" de l'évasion et des casses spectaculaires.
Cet ancien déserteur de la légion étrangère, âgé de vingt-huit ans, apparaît comme le chef de file du "milieu yougoslave", impliqué dans les plus gros braquages de bijouteries commis entre mil neuf cent quatre-vingt-deux et mil neuf cent quatre-vingt-trois, tant à Paris que sur la Côte d'Azur, et dont le butin total dépasserait une centaine de millions de francs.
Pendant sa "cavale", Sulak ne commet pas moins d'une douzaine de vols à main armée dans des grandes surfaces.
Arrêté en janvier mil neuf cent quatre-vingt-deux, à Paris, par l'Office Central de Répression du Banditisme (OCRB), il s'évade une fois de plus le vingt-et-un juillet mil neuf cent quatre-vingt-deux, lors de son transfert par train de Montpellier au tribunal de Lyon.
Les cinq gendarmes qui l'escortent sont neutralisés et délestés de leurs pistolets par des complices près de Nîmes. Antony Delon avait été par la suite retrouvé en possession de l'une de ces armes.
Pendant cette nouvelle période de liberté, "le légionnaire", effectue les plus beaux coups de sa carrière tout en mettant un point d'honneur à ne jamais tirer un coup de feu.
Le vingt-et-un janvier mil neuf cent quatre-vingt-trois, la bijouterie Van Gold, près des Champs-Élysées, à Paris, fait l'objet d'une attaque à main armée par trois malfaiteurs à visages découverts qui raflent sans se presser neuf millions de francs de bijoux.
Une semaine plus tard à la bijouterie Cartier, avenue Montaigne à Paris, même scénario, dix millions de francs.
Le dix-neuf août mil neuf cent quatre-vingt-trois, Sulak atteint le sommet de sa carrière avec le hold-up de la bijouterie Cartier à Cannes (Alpes Maritimes), l'un des plus importants de ces dernières années (trente millions de francs de bijoux).
Le vingt mars prochain, il devra répondre devant les assises du Tarn, de quantité de hold-up commis partout en France et notamment celui d'Albi qui lui avait rapporté deux cents soixante mille francs.
Il ne fait aucun doute qu'à cette occasion un important dispositif de sécurité sera mis en place.
La salle d'audience de la cour d'assises d'Albi est petite, ne pouvant contenir qu'une centaine de personnes seulement.
Ce jour-là, il y avait toute la presse nationale, les trente-cinq personnes parmi lesquelles seront choisis les jurés. Bref, le public n'avait pas sa place dans le palais. Je m'enquis auprès d'un CRS en faction de savoir s'il serait possible d'accéder aux débats. La salle était pleine. Seule une personne quittant l'audience permettrait à une autre de prendre sa place. Mais cette logique ne fut pas respectée. Une dizaine de personnes sortirent sans qu'aucune autre ne put franchir les grilles du tribunal.
Je ne pouvais pas passer mon après-midi là, dans l'espoir d'entrer. Des plus, des dames âgées patientaient depuis onze heures quarante-cinq. Certaines ne purent accéder aux débats qu'après dix-huit heures. Fallait-il en avoir envie pour patienter plus de six heures !
"C'est pour voir sa tête. Avec la photo du journal, on ne sait pas s'il est grand ou petit, maigre ou gros", déclara une femme à qui désirait l'entendre.
Les dames âgées, durant la dernière heure d'audience de la journée, purent entendre les dépositions de quelques témoins.
"Ennemi public et superstar"
Le procès de Bruno Sulak et Yves Carillo, accusés d'avoir commis un hold-up au magasin Mammouth, le quatorze octobre mil neuf cent soixante-dix-huit, s'est ouvert, hier après-midi, aux assises du Tarn. D'importantes forces de police avaient été disposées autour et dans le palais de justice eu égard à la réputation acquise en matière d'évasion par Bruno Sulak.
Témoignage de l'incontestable attrait exercé sur les foules par cette nouvelle "vedette des prétoires", plusieurs dizaines de personnes ont tenté, en vain, hier après-midi, de se glisser à l'intérieur du palais de justice. Il y eut très peu d'élus pour voir et entendre celui qui peut être considéré comme l'ennemi public numéro un.
Ouverts par le conseiller Saint-Germès, les débats devaient tout d'abord débuter par une petite surprise. En effet, les deux inculpés devaient décider de reconnaître les faits. On se souviendra qu'Yves Carillo avait jusqu'alors nié sa participation au "casse". L'essentiel de cette première journée d'audience a consisté, en un premier temps, au choix des neuf jurés (quatre femmes, cinq hommes). Puis furent évoqués successivement le passé des deux hommes avant le braquage et les faits. Pas d'incidents d'audience sinon une vigoureuse intervention de Bruno Sulak au sujet des évènements qui se sont récemment passés à Bordeaux et au cours desquels trois de ses complices (dont un devait y laisser la vie) avaient tenté de le faire évader par hélicoptère de la maison d'arrêt de Gradignan. le procès reprend ce matin. Il commencera par l'audition des témoins et sera suivi du réquisitoire de Etienne Daurès, procureur de la République, et des plaidoiries des avocats maîtres Etlin et Lamouroux. Le verdict sera probablement connu en fin de journée.
"Monsieur le Président, je me fous complètement de votre verdict. Le dimanche onze mars, je suis mort dans un guet-apens fait pour tuer".
Bruno Sulak s'est levé, hier, en fin d'audience. Et il a craqué, les larmes aux yeux. Il criait ainsi la mort de son ami Radiça Joanovic, abattu ce dimanche-là, alors qu'il tentait de la faire évader. Il a crié avec force. Comme si désormais, plus rien n'importait. Avec une violence lasse, désintéressée. Un dernier compte que l'on voudrait régler, lorsque tout est fini. Lorsqu'on ne mégote plus sur son sort.
Minutes intenses comme il en arrive souvent au cours d'assises. Nous étions bien loin du petit braquage commis, voici six ans, au "Mammouth" d'Albi et pour lequel Bruno Sulak et son complice Yves Carillo comparaissent depuis hier.
Pourtant, tout avait commencé trop banalement.
Dîtes, à quoi ressemble Bruno Sulak? A James Dean avec plus de tristesse sous les paupières. Sans doute, est-ce à cause de son blouson noir de rocker sur jean de toile bleue. Ou bien de ce sourire permanent de voyou tendre. Ou encore cette désinvolture amusée. Assurément les clichés seront réussis. Car à quatorze heures trente, c'est bel et bien la ruée désormais traditionnelle des grands procès, lorsque les flashes croquent le nouveau venu dans l'actualité criminelle. Une vingtaine de portraitistes. Mille éclairs qui agacent les yeux. Après tout, avec Bruno Sulak, sait-on jamais : mieux vaut tenir que courir derrière lui. Les reporters-photographes se constituent des archives pour l'hiver. Boulot-boulot.
Dans la salle beige et blanche de la cour d'assises, on remarque aussitôt un cocktail attendu : un tiers de curieux, un tiers de journalistes et un tiers de policiers. Cette boulimie dans le service d'ordre étonne même un avocat : "Tant de policiers pour quelqu'un qui n'a jamais brutalisé personne, alors que peut-être, en ce moment, à quelques mètres, une pauvre dame se fait agresser!". Et précisément cette première journée d'audience va illustrer une évidente disproportion : une telle mobilisation, bien sûr, naturelle, face à un "cavaleur" comme Bruno Sulak, pour une audience apparemment décrispée, parfois souriante, souvent insipide.
Lorsque le greffier retrace, dans la froide brièveté du langage judiciaire, la vie tumultueuse de Bruno Sulak, l'accusé souffle, sourit, regarde en l'air ce bout de ciel, derrière une fenêtre où passe et repasse la silhouette d'une sentinelle en armes. Il s'étonne qu'on parle ainsi de lui, qu'on en connaisse autant ou si peu : "il avait un penchant marqué pour les voitures de luxe et l'argent facile...", poursuit le greffier. L'accusé remue la tête, visiblement affligé. C'est la première fois qu'il comparait devant une cour d'assises et cet apprentissage l'étonne. Étonné encore et amusé, lorsque le président Saint-Germès cite en exemple le père de Bruno Sulak, militaire de carrière et décoré. L'accusé se tourne vers la salle et sourit.
Le président : Ca vous fait rire ?
Bruno Sulak : Non, mais mon père est là, dans la salle et il vous écoute.
Précisément, le président, poursuivant son interrogatoire récite le témoignage du père qui, à l'arrestation de son fils, semblait accablé : "Je ne comprends pas ce qui a pu le pousser à commettre les faits qui lui sont reprochés". Bruno Sulak se tourne, une nouvelle fois, vers son son père, le sourire navré, comme s'il voulait gentiment s'excuser.
Et puis, c'est la description scrupuleuse d'une vie. A Treis, dans les Bouches du Rhône. On ne nous épargne rien. Bruno Sulak, déjà traînait dans les rues avec les autres gosses. Un vague témoin se souvient : "Il était un peu vif, sans plus". On apprend dans la foulée que "les enfants Sulak travaillaient bien". Puis que Bruno devait passer son bac A.
Bruno Sulak : Non le bac C.
Le président : Les renseignements disent A.
Bruno Sulak : Oh vous savez, les renseignements.
Le président : Ne riez pas. C'est votre procès. Sachez que tel est pris qui croyait prendre.
Bruno Sulak : Je ne vous le fait pas dire.
L'accusé est bon soldat. Puis, il travaille dans un café de la gare Saint Charles à Marseille. Le président Saint-Germès explique alors qu'il "ne veut pas dire du mal des barmen", mais qu'enfin, "dans les bars, il y a les mauvaises fréquentations". Bruno Sulak le coupe : "J'ai quitté ce boulot parce que j'en avais ras-le-bol de servir des cafés crèmes". Passage dans la légion, puis remariage. "Avec ma femme, on s'est connu, on a fait un enfant au bout de trois jours, on s'est marié au sixième mois".
Ici s'arrête sans grands éclats, la vie civile de Bruno Sulak.
Celle d'Yves Carillo est différente. Lui, personne n'en a trop parlé. Playboy au regard clair comme on en voit, bien habillés dans les catalogues de "la Redoute" on le décrit "intelligent et poli, généreux mais de caractère difficile". Son père était CRS puis se séparait de sa mère et Yves Carillo, en quatrième, recevait le prix d'excellence. A part ça, rien d'essentiel.
Sur le braquage commis le quatorze octobre mil neuf cent soixante-dix-huit, au magasin "Mammouth" d'Albi, l'interrogatoire n'a duré qu'une heure. Sans plus. Les deux accusés, pour la première fois, reconnaissent y avoir participé et Bruno Sulak en endosse complètement la responsabilité. Si elle avait continué ainsi, l'audience aurait conservé ce ton "grisaille" et monotone où l'on écoute les petits braqueurs de quatr'sous confesser leurs audaces. mais on sentait, peu à peu, que Bruno Sulak n'était plus là. La tête ailleurs. En quelque sorte évadé.
C'est alors qu'il s'est levé, empoignant le micro, tendu, la voix forte, des larmes aux yeux : "Monsieur le président, je suis jugé par une justice rouge et tâchée. Mon ami et moi avions les mains propres".
L'accusé en craquant, au bout de cet après-midi d'audience, ne songeait plus qu'à son ami, Radiça Joanovic, vingt-neuf ans, qui l'autre dimanche, est mort pour avoir tenté de le faire évader de sa cellule de Gradignan.
"Oui, la tentative d'évasion, c'était pour moi. L'hélicoptère que Radiça allait louer, devait se poser sur le toit de la prison. Il n'y avait aucun surveillant, on devait seulement découper la grille. Quand il est entré dans les bureaux de location de l'hélico, Radiça n'avait aucune arme, ni grenade comme ont dit les policiers. Il est entré en costume, cravate, les mains dans les poches. Les policiers pouvaient l'arrêter, ils ne l'ont pas voulu".
Radiça Joanovic lui avait dit : "S'il faut donner ma vie pour toi, je le ferai". Hier, alors que la justice se mobilisait pour le hold-up d'un "Mammouth" qui rapporta deux cents quatre-vingt-dix mille six cent francs, alors qu'on triait les épisodes d'une vie passés alors qu'il lui fallait répondre presque machinalement, Bruno Sulak pensait tout simplement à Radiça. Il a craqué avec la plus violente des énergies : celle du désespoir.
Le procès de Bruno Sulak et Yves Carillo n'a pas commencé hier. Il a commencé au poste frontière de Biriatou où Bruno Sulak en cavale se faisait bêtement épinglé au volant d'une BMW. Il s'est poursuivi, aussi, le onze mars, au matin, lorsque les inspecteurs de la brigade de répression du banditisme ont abattu celui qui, en compagnie de deux complices envisageait de le faire évader.
Dès lors, il était évident que sa propension à fuir le régime carcéral déboucherait sur des mesures exceptionnelles de sécurité. Lundi matin, déjà, un arrêté portant réglementation de la circulation et du stationnement aux abords du palais de justice d'Albi était publié. Le soir même, une compagnie de CRS, des policiers avec des chiens, des inspecteurs en civil, etc., prenaient possession des lieux. Il fallait montrer patte blanche. Tout véhicule était arrêté et ses occupants priés de présenter leurs papiers. Une véritable stratégie avait été également élaborée pour la réception et le transfert de Bruno Sulak de l'aéroport du Séquestre à la maison d'arrêt d'Albi.
Un premier convoi, toutes sirènes dehors, s'élança vers la prison en passant par la route de toulouse. Un autre plus discret, fila le long des champs. Bruno Sulak était dans le second. Hier, ce dispositif s'est durci. De la prison au palais, on ne comptait plus les uniformes et les talkies-walkies. Même combine qu'à l'aéroport pour convoyer Sulak au palais. Un convoi "bidon" et, un autre, le vrai. Lorsque ce dernier est arrivé au palais, des camions de CRS ont bloqué la petite ruelle d'accès. Interdiction formelle, à qui que ce soit de pénétrer dans ce "no man's land". Sur les toits du palais, plusieurs hommes en civil et en armes, eux aussi équipés de talkies-walkies. Ils appartiennent au GIPN de Bordeaux. Pour pénétrer dans la salle d'audience, il fallut subir une fouille. Personne n'y a échappé. Cette salle d'audience, parlons-en. Des magistrats, des avocats, des journalistes, une trentaine de gendarmes en tenue, des policiers en civil, la famille et quelques proches des inculpés, une dizaine de témoins et les personnes parmi lesquelles furent choisis les neuf jurés.
Si bien qu'à l'heure ou débutait le procès, on pouvait logiquement dire qu'il n'y avait pas de public véritable !
Toute la journée, devant l'entrée principale, une centaine de badauds a vainement tenté de percer le secret des débats. Il en sera de même aujourd'hui. Ce matin, lorsque Bruno Sulak pénètrera dans la salle d'audience, tout comme hier, un regard goguenard sur les hautes fenêtres. Ses yeux transperceront l'obscurité de la mezzanine grillagée où six ou sept de ces policiers qui tirent les lapins à vingt-cinq mètres prennent place.
Bruno Sulak est bien gardé.
La presse avait donc fait le déplacement en masse. Je me trouvais là lorsqu'un journaliste de FR3, son cameraman et son preneur de son firent un tour de foule pour poser quelques questions : "Voulez-vous entrer ?, Pourquoi voulez-vous entrer ?". Je fus interrogé, comme une dizaine d'autres personnes.
- Pour voir, pour savoir comment cela se passe, mais on ne peut pas entrer, dis-je face à la caméra sans me soucier du micro qui, au bout d'une tige, se frayait un chemin entre les corps des gens assemblés.
Ma réponse fut retenue pour passer aux actualités régionales de dix-neuf heures vingt, ainsi que les réponses de deux autres personnes, dont la femme qui patientait la veille depuis onze heures quarante-cinq.
J'avais prévenu ma grand'mère, qu'elle se tienne devant son téléviseur, au cas où !
Le lendemain matin, mercredi vingt-et-un mars, je suis repassé devant le tribunal. Un policier de faction m'avait vu la veille aux informations et je pus accéder au palais de justice.
Un policier, à la vue de mon permis de conduire, nota mes nom, prénom, adresse et lieu de naissance ainsi que le numéro du permis sur un registre.
Ainsi, la police connaissait les coordonnées de toutes les personnes qui pénétraient dans la salle d'audience. Ils étaient parés en cas de trouble des débats ou de tentative d'évasion.
Après avoir gravi trois marches, je fus passé au détecteur de métaux. Mon briquet et mes clefs de voiture firent réagir la poêle à frire. On remarqua vite que je n'avais rien d'un criminel et je pus finir de gravir l'escalier de pierre. Mais, arrivé en haut l'on me fouilla de nouveau. L'inspecteur en civil tâta mes poches, contrôla mes chaussures et me laissa continuer ma progression. Il m'indiqua l'accès de la porte centrale que je poussais peu après. Je n'osais m'approcher car je ne voyais pas de place libre, ne voulais pas me faire remarquer ni troubler les débats qui avaient commencé. Un inspecteur m'indiqua une place au troisième rang. Je pris l'allée centrale, me trouva face au président, obliqua sur la droite, passant devant les accusés encadrés de cinq gendarmes. Au passage, je reconnus des personnes qui, comme moi, la veille, étaient restées aux grilles du palais.
L'avocat de la partie civile, que je devais donc revoir à Castres le vingt-huit mars, faisait sa plaidoirie.
Bruno Sulak était accusé d'avoir, sans effusion de sang, dérobé un peu moins de trente millions de centimes en octobre soixante-dix-neuf dans le centre commercial Mammouth d'Albi, avec la complicité de son beau frère, Yves Carillo. Il fallait que les jurés s'en tiennent là. Surtout oublier le vol à main armée de Béziers, vols des bijouteries Cartier à Paris et à Cannes, les évasions et tentatives d'évasions. Non, il ne fallait penser qu'au vol à main armée d'Albi, un vol primaire puisque c'était le premier délit de Sulak et de Carillo.
Mais comment faire oublier la suite lorsqu'il y a des tireurs d'élite sur les toits, un gendarme derrière chaque fenêtre.
L'avocat continua : "Je vous demande une peine exemplaire qu'il ne m'appartient pas de vous préciser".
Le procureur précisa cette peine en demandant huit ans de réclusion pour Sulak et une peine modulée pour Carillo qui n'était pas entré dans le magasin lors du vol.
Le jeune avocat défenseur de Sulak demanda une sanction certes, mais une sanction modérée ne pouvant dépasser les deux ans de réclusions.
Une avocate, jeune, était également en charge de la défense de Sulak :
- Enfermer un oiseau en cage, mettre l'amitié en cage, mettre l'amour en cage, mettre ce sourire en cage...
Sa plaidoirie mit en émoi, sans nul doute, la moitié de l'assistance. Je n'en faisais pas partie. Elle demanda aux jurés de faire preuve d'une grande indulgence :
- La sentence que vous allez prononcée sera multipliée par deux, par trois, par quatre..., lança-t-elle avec force sachant que ce procès n'était que le premier d'une longue série. Elle réclama donc une peine assortie du sursis ou l'acquittement.
Un troisième avocat s'occupait de la défense des deux accusés. Carillo était un peu l'oublié des débats, Sulak lui ravissant, malgré lui, la vedette. Cet avocat, fort de trente années d'expérience, savait à quel moment frapper du poing sur la table, frapper des pieds sous la table pour mieux souligner ses propos. Il termina son réquisitoire en demandant une peine minimum pour Sulak qui devait payer et la relaxe pour Carillo qui payait déjà depuis cinq ans dans des conditions difficiles. Sa défense avait été brillante et persuasive. A la place des jurés, en mon âme et conscience, j'aurais certainement acquitté Carillo et condamner Sulak à cinq ou huit ans de prison. Je me serais laisser fléchir sous le poids de la défense. Il n'en fut pas de même pour le jury. Il condamna Carillo à sept ans modulables, il pourrait sortir de prison d'ici sept mois et Sulak à neuf ans.
C'en était fini. Le verdict était tombé. Les journalistes noircissaient leurs papiers sans se soucier du reste. Le reste étant le procès civil. Le jurés purent quitter la salle.
L'avocat de la partie civile demanda quelques millions de dommages et intérêts majorés des intérêts légaux sur la durée du versement. Sulak se leva, saisit le micro et lança, sourire aux lèvres : "Je ne pense pas être solvable !".
- Oui, Sulak, croyez-moi, nous n'avons jamais cru que vous alliez payer cash !, conclut le président.
Ce fut le dernier éclat de rire du procès.
Le verdict est tombé. La ville a retrouvé son calme. Mais Bruno Sulak, "gangster superstar", a sans doute marqué pour longtemps la mémoire des albigeois.
Grand amateur d'évasions en tous genres, Galaup de Lapérouse eut aimé Bruno Sulak. pendant deux jours, sa statue a assisté, imperturbable, à tous les mouvements qui ont ponctué ce procès à sensation. Lapérouse n'a pas eu besoin de sa lorgnette. A ses pieds, des CRS, des gendarmes, des policiers, des interdictions de stationner, beaucoup d'autres aussi.
Du monde également. Des curieux, des passants. Davantage le premier jour, un peu moins hier. Dans ces groupes qui attendent, les conversations se nouent. Jeunes et plus âgés, dans le même dialogue. Avec un étonnant consensus d'idées. Bruno Sulak ? "un mythe en puissance", dira une jeune et jolie bibliothécaire qui part déjeuner avec sa camarade de bureau. Elle continue : "Il a plutôt l'air sympa. Il s'évade ? il mérite un coup de chapeau. Il incarne le mythe gentil de l'innocent face à l'oppression". Et d'enchaîner "Il est dangereux pour nos idées; celle de la société en place, notamment. Il a volé aux gros, c'est pas un con. Il y a des crimes comme les viols qui mérite davantage que la sanction requise contre lui". Le sujet plait, passionne et suscite les interventions. La jeune fille s'engage : "Bruno Sulak ? il a volé dans un grand magasin le pain que Jean Valjean a volé. Leur parcours est identique : tous deux sont allés en prison et se sont évadés. Au Mammouth, il a dérobé de l'argent. Une question d'adaptation à notre société. D'ailleurs, cet argent, il ne vaut plus rien. N'en sommes-nous pas à la quatrième dévaluation ?" Jean Valjean, Bruno Sulak, même combat ? Le mythe naît, s'installe et s'ancre dans les esprits.
Un peu plus loin un groupe d'hommes commente les évènements : "Je ne l'admire pas mais j'apprécie le fait qu'il n'ait jamais tiré un coup de feu", lance une voix. "Ce déploiement de forces de l'ordre est une véritable honte", clame une autre. "Tout cela coûte très cher", renchérit une troisième. "Il y en a même sur les toits", s'indigne une quatrième. "Sulak amuse la société. Avouez quand même que l'on peut juger quelqu'un sans cet incroyable renfort de gendarmes et de policiers", commente le premier intervenant.
"Dites, monsieur, ce Sulak, il est bien de Cognac ?" interroge un garçon juché sur son vélo. Les visages du groupe doutent, touillent dans leurs mémoires, cherchent dans leurs lectures. "Mais non, c'est un pied-noir, interrompt quelqu'un. Il est né à Sidi Bel Abès".
"On ne s'évade pas comme ça de prison", dit un forain. "Il a bénéficié de complicités extérieures et intérieures. Comment expliquer qu'il ait pu scier les barreaux de sa cellule. Il a bien fallu que quelqu'un lui fasse parvenir une scie, non ?". "Et puis, ces quinze jours en prison sans que l'on sache s'il s'agissait de lui, vous trouvez ça normal, vous ?". Un jeune apprenti prend la parole : "Oui, nous en parlons entre nous. Il n'a pas de meurtre sur la conscience. C'est une bonne chose, surtout à notre époque. Jamais il n'a commis de brutalités. On dit même que les deux premières balles de son pistolet étaient à blanc. Il prend l'argent là où il est. Chez les bijoutiers, à Cannes".
A treize heures trente, le verdict est tombé. Très vite, il est descendu dans la rue. "Neuf ans, dit une voix féminine, ils sont culottés..." Quelques instants plus tard, les groupes se resserrent au pieds du palais. Dans la petite ruelle, Sulak et Carillo sont hissés dans un fourgon de la police. Coups de klaxons, sirènes, le convoi s'ébranle vers la prison. Les fourgons passent à toute allure devant la cinquantaine de personnes présentes.
Ces badauds n'ont rien vu ou presque. Les vitres des véhicules de police étaient teintées. Cinq minutes plus tard, CRS, gendarmes et policiers quittent à leur tour les lieux. Désormais, les voitures peuvent reprendre leur lieu favori de stationnement au pied des vénérables pierres et briques du palais de justice. Un panneau a été oublié devant le bâtiment à nouveau désert.
C'en est fini du procès des braqueurs du Mammouth. Mais le mythe Bruno Sulak n'a pas fini de hanter les rues d'Albi et la conscience de ses habitants.
Les jurés des assises du Tarn l'ont fermement condamné après son braquage d'Albi. Plus encore que ne l'avait demandé l'avocat général...
Dehors, au bas du palais, Bruno Sulak reste un voyou tendre. Tous les badauds et toutes les minettes d'Albi vous le diront.
Dedans, au plus profond des intimes convictions, cet accusé est un gangster. Tous les jurés nous l'ont dit.
Et le voilà donc condamné à neuf années de réclusion criminelle par les assises du Tarn, pour ce hold-up au Mammouth d'Albi qui, faut-il le dire, n'a guère écrasé les consciences tant il est passé inaperçu durant ces deux jours d'audience.
Pour Bruno Sulak, cette condamnation en préfigure d'autres, toutes les autres qui suivront dans quelques mois et quelques années, qui s'ajouteront encore et encore, comme autant de cellules, de béton, de grilles et de lucarnes. Lorsque, plus tard, un jour peut-être, Bruno Sulak sera rendu au macadam de la vie libre gardera-t-il ce même sourire de gosse, qui malgré le verdict, nous disait, hier, sur les coups de treize heures : "A bientôt ! Salut ! A mon prochain procès ?".
Copinage inhabituelle qui, au-delà des simples précautions de la morale, trahit une évidence : gangster et coupable, Bruno Sulak n'est pas salaud qui triche, qui calcule, qui cogne ou qui magouille. On le classe davantage au rayon des gars sympas, un peu dingue, presque attachant et tellement charmeur.
A part ça, il est coupable.
"De toute façon, je suis insolvable". Bruno Sulak éclate de rire. L'audience civile se termine. L'avocat du Mammouth d'Albi vient scrupuleusement de compter sur ses doigts les dommages et intérêts. Cette audience civile n'intéresse personnes. les chroniqueurs judiciaires ont, depuis longtemps, rengainé leurs stylos, car elle intervient après le verdict et n'est consacrée qu'à des plaidoiries de gros sous. Qu'importe ! On réclame à Bruno Sulak quelques millions pour réparer le préjudice subi par Mammouth. Même si le temps est passé avec les compagnies d'assurances, c'est normal. Bruno Sulak ne s'en formalise pas. Mais après réflexion, la moue réjouie il commente tout haut : "Je pense être insolvable". Un dernier clin d'œil avant le clic-clac final des menottes. On l'emporte entre ses murs. Car insolvable ou pas, il faut désormais payer en années de prison.
Monsieur Etienne Daurès est un procureur sec, brun, clair, net et juste. On ne l'a pas entendu durant les débats. Visiblement, il ne voulait pas en rajouter, encore moins souffler dans les trompettes de l'insécurité. Il s'est simplement contenté d'un réquisitoire bref : "Il est inhabituel que les assises du Tarn suscitent comme aujourd'hui les grands titres des journaux. On pourrait penser que nous n'avons pas à juger un hold-up banal commis par des garçons encore jeunes, mais davantage la personnalité des accusés. La présence de Bruno Sulak confère à ce dossier toute sa dimension. Les médias l'ont présenté comme l'ennemi public numéro un. Je demande aux jurés d'écarter cette image. Tout ce que Bruno Sulak a fait par la suite, son "casse" à la bijouterie Cartier, ses évasions, tout cela est postérieur au hold-up du Mammouth d'Albi. Ici on ne le juge que pour cette affaire.
Sans emphase, avec honnêteté, le procureur Etienne Daurès voulait ainsi insister sur un point de droit évident : poursuivi pour son tout premier braquage, Bruno Sulak doit être considéré par les jurés du Tarn comme un délinquant primaire, et non comme un récidiviste. En d'autres termes : à Albi, on doit lui reprocher le hold-up du Mammouth, tout le hold-up du Mammouth, mais rien que le hold-up du Mammouth. Une interprétation difficile pour ces jurés qui ne pouvaient gommer entièrement les crimes, les cavales et les pirouettes de l'accusé. Selon le procureur, Bruno Sulak doit être condamné au maximum de huit années de réclusion; la peine de son complice, Yves Carillo pouvant être modulée.
Pour les avocats de la défense, "tout a été organisé pour que les jurés s'imaginent qu'ils avaient à juger une personnage extraordinaire capable de violence, or, c'est un garçon écrasé d'angoisse". Maître Christian Etelin, puis Maître Marie-Christine Etelin se sont ainsi succédés pour parler de "l'homme blessé et de son long chemin en cage" pour mettre en garde que, "de condamnations en condamnations on n'arrive pas à une peine d'élimination".
Maître Philippe Lamouroux ajoutait aussitôt : "Je vois chez ces garçons une qualité rare en cours d'assisses, celle de la rédemption; la qualité d'aimer, d'être sensibles. Pour cela, ils ne sont pas des voyous".
Bruno Sulak à son tour, parlant selon la tradition en dernier, voudra une nouvelle fois s'expliquer. Avec sérieux et application, comme si, juste avant le verdict, il souhaitait enfin être compris.
"On a dit que je joue les Arsène Lupin, les vedettes. En réalité, on m'a fait Arsène Lupin, on m'a fait vedette. La seule vérité se sont les armes. Dans ma fuite en avant, je n'ai pas trouvé d'autres solutions que d'aller vers l'argent et de le prendre là où il était. J'ai fait courir des risques à des gens. Je suis heureux que tout se soit toujours bien passé. J'ai eu de la chance".
Un temps. L'accusé baisse son regard au pied du micro, regarde les épaules de son avocat et reprend : "Je dois préciser que les meilleurs moments, je les ai vécus avec des gens pour lesquels l'argent ne comptait pas, avec qui je n'avais pas de rapport d'argent. J'ai découvert qu'il y autre chose que les bagnoles, les bijoux, l'argent. On peut pleurer en regardant une toile, être ému par un comédien. J'ai découvert tout cela trop tard. Aujourd'hui, je vais retourner en prison. Je le conçois très bien, même si je ne l'accepte pas. Je n'ai ni regret ni remord pour ce que j'ai fait mais, désormais, je sais que jamais je n'aurai assez de haine qui me ferait tout détruire pour sortir de prison".
En quelques phrases, Bruno Sulak vient de tuer son propre mythe. Un dernier souffle. Une respiration devenue difficile. Il regarde son père, ancien militaire au bras perdu et à la légion d'honneur, assis tout seul parmi la foule curieuse. Il regarde enfin vers les jurés qui lui font face : "Voilà, c'est tout. Je ne sais pas si vous m'avez compris".
Assurément, la cour et les jurés du Tarn ne l'ont pas compris. Bruno Sulak a été condamné à neuf années de réclusion criminelle (soit trois cent soixante-cinq jours de plus que ne l'avait demandé le procureur !). Dans la foulée, son complice Yves Carillo était condamné à sept ans de réclusion. Une dernière fois, à l'énoncé du verdict, Bruno Sulak reprend son dialogue muet. Nouveau sourire à son père, moue et haussement d'épaules, comme pour dire "Bof ! C'est un peu normal...".
Et, le temps d'un salut, il reprend sa course. Fourgons, sirènes, cellules. On libérait les CRS mobilisés. Oubliées toutes les sueurs de la veille.
Dans le box des accusés, on avait même changé les fils du micro de peur que Bruno Sulak n'étrangle son avocat ! C'est du moins ce que prétend sérieusement un policier.
On mesure la démesure.
Dire qu'un plaisantin, sur un mur d'Albi, a profité de la nuit pour bomber un slogan, à la peinture rouge :
"Libérez Sulak !"
Toujours la même démesure.
Le procès achevé, les flashes des photographes se mirent à crépiter. Sulak se leva, fit quelques signes à son père, parla à son avocat, salua les journalistes en leur donnant rendez-vous à son prochain procès.
Carillo, pour sa part, s'entretint un instant avec sa femme :
- Renseigne-toi pour savoir dans quelle prison ils vont me mettre.
Il serra des mains.
Ils sortirent du box, menottes aux poignets.
C'est fini, mets la lumière, il faut se réveiller, faire un travelling arrière...


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Castres, vingt-huit mars mil neuf cent quatre-vingt-quatre. Il était précisément neuf heures trente lorsque l'huissier annonça "Le Tribunal !". Tout le monde se mit sur ces deux pieds.
A ma grande surprise, le président n'entra pas seul, comme quinze jours plus tôt, mais flanqué de deux magistrats. Tout ce monde accéda à l'estrade par la porte du fond.
Un procès inattendu allait se dérouler. Il s'agissait de faire comparaître et de juger un indien entré clandestinement en France sept mois plus tôt. Il subsistait depuis lors, sans travail, sans ressource.
L'homme parlait un français clair. Il avait traversé plusieurs frontières, sans papier. Son périple depuis l'Inde l'avait conduit successivement au Pakistan, en Afghanistan, en Iran, en Turquie, en Bulgarie, en Grèce, en Yougoslavie, en Italie puis en France. Une dizaine de frontières sans aucune justification de son état et de son identité, le président restait septique.
- Les frontières sont ouvertes, marmonna l'indien à plusieurs reprises.
- Et de quoi vivez-vous ? s'enquit le président.
- Le secours catholique, les mairies.
L'histoire était compliquée et je renonçais à être attentif à tous les détails. L'accusé s'insurgea lorsque le procureur requit quinze jours d'emprisonnement et l'extradition.
- Pourquoi me mettre en prison !?!
- Pour préparer votre retour en Inde.
- Qui va payer ? s'inquiéta l'accusé. Je veux bien revenir chez moi mais je n'en n'ai pas les moyens.
- Votre ambassade règlera ces détails, lâcha le président dans un sourire.
La cour se retira une vingtaine de minutes pour délibérer.
Elle le condamna à l'extradition. Il devrait quitter le territoire français. Il lui faudrait se rendre à la préfecture d'Albi, service des étrangers, pour organiser, en relation avec l'ambassade de l'Inde à Paris, son retour au pays.
Durant la délibération j'avais questionné notre avocat pour savoir pourquoi l'audience n'avait pas commencé, comme à l'ordinaire, par la lecture des jugements des affaires traitées les semaines précédentes. Il n'en savait pas plus que moi. Il attendait.
Les deux magistrats supplémentaires s'en allèrent dès le verdict rendu dans l'affaire de l'indien.
Le président commença à donner lecture des résultats des audiences mis en délibérés.
Affaire Dehon André contre Boutibaunes André.
L'accusé ne s'est pas présenté, il a été jugé par défaut.
L'accusé m'a fait parvenir une lettre, sans nous communiquer son adresse.
Le tribunal condamne donc Boutibaunes André à :
. Cinq mille francs d'amende pour homicide involontaire,
. Mille francs d'amende pour conduite en état d'ivresse,
. Trois mois de prison avec sursis,
. Suspension du permis de conduire avec possibilité de le repasser au bout de trois années.
Boutibaunes André est reconnu fautif à cent pour cent.
Aucune responsabilité n'incombe donc au propriétaire du véhicule, monsieur Boutibaunes Léo.
En ce qui concerne les dommages et intérêts :
. Monsieur Dehon André Lucien recevra la somme de trente et un mille trois cent soixante-dix-sept francs et six centimes pour couvrir ses frais et soixante mille francs pour préjudice moral.
. Madame Annie Calmels épouse Dehon recevra la somme de soixante mille francs.
. Dehon Gérard la somme de douze mille francs.
- Dehon Philippe la somme de huit mille francs.
. Tant qu'aux grands parents ils recevront la somme de huit mille francs, soit huit mille francs pour Marcelle Weber Calmels et huit mille francs pour Simone Pontet Dehon.
Et le président passa à autre chose. J'eus le temps de tout noter. Notre avocat voulu me rencontrer. Il me dit que ce n'était pas si mal, que le principal était que nous n'avions aucune responsabilité dans l'accident. Je lui dis que mon père lui téléphonerait et sortis du palais.
Le vendredi vingt avril mil neuf cent quatre-vingt-quatre, au hasard d'une conversation entre mon père et maître Pech, notre avocat, nous apprenions qu'André Boutibaunes avait décidé de faire appel du jugement rendu. Notre affaire serait par conséquent rejugée un prochain mercredi à Castres. Mes parents recevront une convocation. Il fut convenu que le premier, de mon père ou de l'avocat, qui connaîtrait la date de l'audience préviendrait l'autre. L'avocat n'était pas mécontent de ce rebondissement. Le tribunal n'avait pas prononcé le maximum de la peine prévue pour pareil cas. De plus, maître Pech était content à l'avance d'avoir un adversaire en face de lui. Il aimait la contradiction dans les débats.


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Était-ce un hasard si le vingt-quatre novembre mil neuf cent quatre-vingt-quatre, jour de l'anniversaire de naissance de mon frère cadet, ma mère tomba malade et due être conduite chez le médecin ?
Je ne le pense pas.
Nous avions tous soufferts de la disparition de mon frère, de l'empoignade judiciaire.
Je jouais beaucoup avec Pascal. A la pétanque, bien entendu. Mais aussi au tennis, au ballon et au basket-tennis. Ce jeu se pratiquait dans sa chambre. Nous avions décroché un cadre, qui depuis a repris sa place, et l'avions remplacé par une poubelle de bureau en plastique. Le jeu consistait à marquer des paniers depuis la porte de la chambre. Ce n'était pas facile mais à force d'entraînement nous étions parvenus à une moyenne de neuf sur dix.
Pascal n'aimait pas lire. Il se força presque pour lire "Les dix petits nègres" d'Agatha Christie ou "Fahrenheit 451" de Ray Bradbury.
Que nous reste-t-il de Pascal ?
Des pages d'écriture sur ses cahiers d'école, des photos prisent à toutes les étapes de sa courte vie et sa voix sur une bande magnétique.
Nous avions en effet enregistré une pièce de théâtre, "Knock" de Jules Romain. Nous prenions chacun plusieurs voix pour donner vie à tous les personnages de la pièce. Malheureusement, avec le temps, d'autres enregistrements se sont superposés sur la bande. Au final, la voix de Pascal n'occupait plus que trois minutes de la piste B. Mais c'était une voix si rieuse, si gaie que le peu de temps dont j'en dispose me suffit pour me remémorer très précisément l'après-midi où nous nous étions enregistrés.
Sur les photos, Pascal se montrait rieur, joueur.
Comment continuer à penser, en regardant ses clichés, que nous ne le reverrions plus, que nous n'entendrions plus sa voix grave, que nous ne pourrions plus rejouer l'un avec l'autre et s'engueuler...
La totalité de ce texte est pure réalité, sans excès. Je me suis appuyé sur des notes prises, par moi-même, à vif. Sur des rapports de gendarmerie, des procès verbaux, des articles de presse et des documents officiels.
Je ne pense pas que seront perçues au travers de ces lignes la peine et la douleur que nous avons tous éprouvées lors du décès de mon frère cadet.
J'ai voulu montrer l'attente obligatoire et la patience qu'il faut avoir à tout moment.
J'ai désiré établir la différence incontestable qui existe entre un procès de la mort ordinaire et un procès d'assises très médiatique.
J'ai souhaité démontrer aussi que lorsque tout semble s'arrêter, s'anéantir; il n'en n'est rien. Chacun trouve en son propre intérieur la force de surmonter l'épreuve, d'aller plus loin. Tout n'est qu'une question de temps, mais si jamais le chagrin ne s'efface réellement. L'unité d'une famille est importante et primordiale.
J'ai enfin recherché à laissé trace d'une année de vie de ma famille, pour mémoire.
A toi, Pascal, que je n'oublierais jamais.
"Petite foule danse
Autour d'un corps s'endormant.
Douleur immense
Pour le départ d'un parent, calmement"
Daniel Balavoine
FIN